28/07/2007

Baisant, seule (extrait 1)

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J’ai douze ans.
Extraite, arrachée à moi, au monde ; sur le canapé à califourchon.
Le serrement au niveau du sexe.
Au début, juste une pression.
Agréable, surprenante.
Je joue, je me divertis, je m’ennuie.

Pourquoi est-ce que c’est toujours moi qui suis obligée de rester avec elle ? Moi, la petite fille en charge d’elle, l’adulte, la grand-mère ? Une enfant à qui on demande d’être une grande personne. Elle a beau avoir quatre-vingts ans, elle perd la tête, alors l’adulte responsable, c’est moi.

La vieille femme et l’enfant.

Chevauchée de l’énorme bras du canapé rouge théâtre qui trône en plein milieu du salon. Lieu sacré. C’est là que se déroulent les dîners en famille, là les querelles parentales, là les réceptions mondaines, là maintenant. Seule à seule avec elle.
Elle disserte depuis des heures, me pose tout un tas de questions auxquelles je ne réponds pas. Elle n’attend pas de réponse.
Elle est ailleurs.
À l’époque en laquelle elle s’est transportée, je n’existe pas encore.
Je ne suis pas née.
Je m’amuse de ses histoires folles. Je re-vis l’histoire de France, en transmission directe.

Là, on y est : l’intrusion inattendue et fracassante de l’armée germanique. La panique dans les rues de paris, les femmes en pleurs, les enfants qui hurlent, la détermination combative des hommes,
de certains hommes ;
la révolte. Enfin de l’action !
Je la regarde comme on regarde une émission télévisée, sans tenir compte d’elle.
Icône d’un autre temps.
Un temps révolu qui pourtant résiste à entrer dans les pages de l’histoire, qui se veut encore actualité. Et qui l’est toujours.

Le ronron berceur parfois exalté de ses paroles et la douce valse de mes va-et-vient sur le monument familial.
La danse se fait de plus en plus emportée,
de plus en plus ardente,
de plus en plus hardie.
La pression s’agrandit et la fente semble s’ouvrir, s’épanouir.
Fleur qui éclôt.
Et bientôt ce n’est plus une simple fente, c’est un trou, un trou béant. Et voilà que l’appel se fait flot se déversant. Renversant.
Quelque chose en moi, quelque chose de ce corps enfantin se réveille, plus fort que jamais.
Corps qui prend corps.
Volcan qui gronde,
chauffe brûle s’embrase.


Affolée, je suis affolée.
Dépassée, il me faut… quelque chose. Remplir le trou, combler la brèche.
La fêlure.

Je suis douleur, je suis jouissance.

C’est bon ! Mais il me faut quelque chose. Quelque chose…
Là, sustenter le gouffre, calmer le brasier.
Mouvements, lents puis rapides, de plus en plus rapides.
Le frottement.
Ça fait mal.
Je ne peux pas arrêter.
Je ne l’écoute pas. Musique au loin.

Je suis douleur, je suis jouissance.

Elle n’existe plus.
Je n’existe qu’à travers ce trou.
Remplir, combler, satisfaire, détendre.
Oui, c’est ça, détendre.

La pression se fait de plus en plus insupportable.
Je l’entends au loin. Elle parle de la guerre, elle parle des camps. Elle parle de la tenue de celui qui deviendra son mari par la suite. Il avait l’air tout petit, il portait une sorte de tunique indienne, non plutôt une tunique de prisonnier. Il était tout amaigri. Oh vous l’auriez vu il était méconnaissable ! Je suis douleur. Je n’ai pas pu le prendre dans mes bras. Je ne pouvais même pas le toucher, le frôler, vous vous rendez compte ?
Elle me vouvoyait et exigeait le vouvoiement de tous les membres de la famille, sa dernière accroche et son dernier ralliement à son origine aristocratique. Ce vous, c’est tout ce qui lui restait de sa dignité d’antan. C’est tout ce qui lui restait.
Je m’en voulais d’être incapable de le consoler de ces années de misère humaine, mais je ne pouvais pas. Le voir me faisait trop mal. Ce n’était plus un homme.
Cette phrase venue tinter dans ma partition déréglée, résonna étrangement : qu’est-ce qu’un homme ? Mais mon retour au présent de cette conversation-monologue ne dura que le temps de la question.
C’était une petite chose, une toute petite chose fragile. D’un coup je prenais conscience de la chance que j’avais eue et simultanément, je lui en voulais de me renvoyer une image si misérable. Ce n’est que quand je l’ai vu que j’ai compris ce qui s’était passé. Je suis jouissance. Ce n’est que lorsque je l’ai regardé que j’ai compris la guerre, que j’ai vu la guerre. Elle était là, inscrite dans ses yeux.

Mouvements saccadés, spasmes.
Image : la crise d’épilepsie.

Des cris, des tout petits cris s’arrachent à ma gorge.
J’essaie de les ravaler, ne pas me faire entendre, ne pas lui montrer que -
Ça y est ! Que vais-je devenir ?
Tout adonnée à son angoisse, assaillie par une mémoire qui la submerge, elle ne me regarde pas.


La moiteur de mes mains qui se frottent énergiquement l’une contre l’autre, une façon de calmer le mouvement qui tente de saisir.

Danse effrénée, frénétique de tous mes membres.
Ma chair.
Attention ! Ils arrivent il faut aller se cacher, vite ! Je ris aux éclats, je suis jouissance, c’est plus fort que moi.

Elle a de nouveau basculé.
Aboli le temps.
Elle est partie : elle a vingt-trois ans.

Je ne suis plus là non plus.
Nous voici toutes deux dans l’ailleurs de l’ici. Chacune hurlant son cri.
Douleur, jouissance.
Nos voix se confondent.

Et voilà que je me lève, me dirige vers elle. Elle est à même le sol, la tête enfouie dans ses mains. Elle se protège de l’assaut armé.
Recroquevillée, rétrécie.
C’est une petite chose sans défense.
Je suis douleur.
Je m’approche.


(Le) baiser (de) la mort.


Une force brusque, brutale. De mes bras frêles, soudain, une puissance. Je m’élance vers elle, et sans savoir comment, je suis tout contre elle. Tremblante, elle n’ose dire un mot. Va et vient… Je ne contrôle plus. Va et vient… je suis douleur, je suis jouissance. Elle hurle, va et vient, elle hurle… encore… Douleur… Arrêtez ! Cris confondus. Arrêtez ! Jouissance… Arrêtez, un jour vous trouverez un jeune homme de votre âge pour ces choses-là ! STOP.
 
 
 
 
Réveil.



Elle est revenue. Moi aussi.
 
 
    Je n’ai même pas besoin d’entendre la sentence. Cette scène-là me précède, de tout temps.
   Moi, la petite fille, l’immonde créature qui étale impudiquement aux yeux de tous, la réalité camouflée derrière les parades séductrices et les vœux d’amour éternel.

Qu’on me condamne soit !
Mais quelqu’un pourrait-il m’expliquer ?
 
 

(extrait du livre "Baisant, seule" de Camélia Montasserre,

publié aux éditions du Grand Souffle)

 

 

 

 

26/07/2007

Daumal le Voyant

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(nathanaël flamant)

 

 

Transcription d’un moment de parole vivante,

à Charleville-Mezières, le 12 octobre 2004.

 

 

Daumal le Voyant : de la « Lettre du Voyant » d’Arthur Rimbaud au « poète blanc » chez René Daumal.

La poésie ne sera jamais écrite. Ou elle ne sera toujours écrite que sur du sable, par la main du vent, dans l’œil du feu. Rappeler ceci : la poésie n’est qu’en sa source, le poème est sa trace mortelle, c’est déjà venir au lieu de la parole et du chemin d’homme, au centre de la voix et de la voie, de René Daumal.
Daumal, le Voyant.
J’aurais rêvé, la poésie aurait rêvé – la poésie rêve t-elle ? Si oui, en quel sens ? Par quel sang ? Il y a le sang de certains rêves plus qu’humains, sang à blanc du cri des métamorphoses, qui déclôt la vision. La vision qui met en mouvement la parole qui l’incarne ou tend à l’incarner. L’advenue de l’avenir dans le maintenant qui le devient.
J’aurais aimé, puisque « Daumal le Voyant » ne constitue pas à proprement parler un titre, mais plutôt le signe de notre rencontre de ce soir – un signe qui annonce, qui rassemble, qui nous rassemble – j’aurais aimé qu’il n’y eût pas de signe. Rien qui annonçât quoi que ce soit. Pas même un certain quelqu’un. Une expérience, « pure et simple ». Mais…
Daumal le Voyant : ce n’est pas un simple clin d’œil, une simple accolade à « Rimbaud le Voyant  », titre du livre de Rolland de Renéville. C’est plutôt une question d’essentielle fidélité – de Daumal à Rimbaud. Et cette fidélité est d’autant plus essentielle qu’elle est inapparente. On ne s’attend pas, a priori, à voir mariés Daumal et le Voyant. C’est vers cette fidélité essentielle, intime, difficile à entendre, que je souhaiterais me diriger lentement, avec vous, ce soir.
Cette fidélité est d’autant plus étrange que Rimbaud, cette monstrueuse précocité qui, à quinze ans, était déjà le signe d’une promesse d’intégralité de la fulgurance de l’esprit, de la grâce du cœur et de l’énergie vitale, est elle-même difficile à recevoir. Je veux dire qu’on en reçoit, ou non, le choc ; c’est tout.
Rimbaud n’a pas indiqué lui-même le « terrain » de la fulgurance qui l’a traversé. Et, en me promenant parmi le cimetière du cent-cinquantenaire de la naissance du « poète maudit », ici, dans les rues de Charleville, comme dans celles de Reims pour la commémoration des enfants-prodiges de la ville, je me disais, qu’en fait, il y a deux grandes manières d’étouffer la fulgurance. Ou on la tait – et j’allais dire : on la tait à mort – ce qui caractérise la longue occultation du Grand Jeu ; ou on fait un bruit assourdissant autour d’elle – et c’est le lot d’Arthur Rimbaud, le plus connu de nos poètes, c’est-à-dire : le plus profondément méconnu de nos poètes.

Pour m’approcher de cette fidélité essentielle, je rappellerai d’abord que Rimbaud fut le grand ascendant poétique de l’avenir de la poésie française (et, sans doute, pas seulement française). Ascendant comme pro-venance et donc comme a-venir. Ascendant poétique qui a engendré, provoqué, à travers les plus grands poètes français du XXe siècle, une forme très haute de fidélité : fidélité à l’éclair, chez René Char par exemple. L’éclair qui, en se retirant, illumine tout un ciel. Et on a là la forme propre de la brièveté d’aphorisme qui caractérise le centre de la parole de Char. Par exemple : « le présent est un jeu ou un massacre d’archers ».
Fidélité à la saveur, chez Saint-John Perse. Fidélité à l’énergie disloquante de l’image qui en libère la saveur. La saveur, c’est-à-dire : non pas le goût, mais la couleur et le son – comme, dans les pays du sud, dans les printemps d’Espagne, la grenade mûre éclate et c’est… un bourdonnement de rouge.

Des poèmes comme Nocturne vulgaire ou Barbare, dans le recueil des Illuminations – « Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; elles n’existent pas » – libèrent des images qui sont à l’origine directe du surréalisme, des images dans lesquelles la déflagration de l’imaginaire se trouve déjà entièrement contenue. Cependant, avec le surréalisme, on ne peut pas tout à fait parler de fidélité mais, plutôt, de redevance, car on sait qu’André Breton et le surréalisme n’auront pas été complètement fidèles à la voyance rimbaldienne ; et René Daumal, à 22 ans, écrivant à André Breton cette phrase prophétique, traduit mieux que je ne pourrais le faire cette redevance non-fidèle du surréalisme à Rimbaud – Daumal écrit : « méfiez- vous, André Breton, de figurer plus tard dans les manuels d’histoire littéraire, alors que si nous briguions quelque honneur, ce serait celui d’être inscrits dans l’histoire des cataclysmes ». Non-fidélité au cataclysme, non-fidélité à la brûlure de soi, non-fidélité au risque de l’homme et de la parole investis tout entiers dans leur dissolution pour…
Fidélité à la ferveur, chez Claudel. Le poète de Tête d’or, le poète qui déclara lui-même avoir reçu sa conversion, son « entrée » en Dieu, derrière un pilier, à la suite de la lecture des Illuminations, est un grand poète, plein de ferveur. En ce sens, il y a une fidélité claudélienne à la grâce de Rimbaud ; mais, contrairement à la ferveur chrétienne de Claudel, la grâce rimbaldienne n’appartient à aucune tradition religieuse, à aucune filière spirituelle. Elle se libère de tout passé parce qu’elle porte un tout-autre avenir.
Fidélité au nerf, chez Antonin Artaud. Ou plutôt à l’innervation – innervation magnétique, mise en branle, en transe, de l’anatomie subtile du corps énergétique vital. « Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse ! » : est-ce Rimbaud ? Est-ce Artaud ? Artaud a de Rimbaud repris et creusé la Voyance chamanique, la Voyance à partir de l’œil du ventre. Et en prononçant ce terme : « Voyance », la plus essentielle fidélité qui ait été… la plus essentielle fidélité… est celle du Grand jeu, à travers sa grande trinité : Roger Gilbert-Lecomte, René Daumal, André Rolland de Renéville.

Fidélité à la Voyance. Là, nous touchons à ce qui est proprement l’héritage intime, fulgurant du cataclysme rimbaldien. Cependant, ces trois hommes (Renéville, Lecomte, Daumal) n’ont pas une fidélité à la Voyance qui est du même ordre.
André Rolland de Renéville n’est sans doute pas allé aussi loin que Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal, n’ayant pas brûlé en tant qu’homme et en tant que poète jusqu’où ses deux phrères ont brûlé. Il est demeuré, pourrait-on dire, ce théoricien génial de la poésie française, tel que, sans doute, nous n’en avions pas eu depuis longtemps et peut-être même jamais avant lui. Ce que nous devons à Renéville, c’est d’avoir entendu qu’il fallait sortir Rimbaud, ou la Voyance de Rimbaud, du mythe chrétien. Et c’était là une opération fort difficile parce que Claudel d’une part, mais avant lui déjà Verlaine, avaient commencé d’inscrire très puissamment Rimbaud dans leur propre visée.
André Rolland de Renéville entendait avancer sur une crête difficile : dire ou redire l’aspect incontestablement messianique d’Arthur Rimbaud, mais un caractère messianique retiré de la dimension chrétienne, en laquelle Rimbaud, vous le savez, a beaucoup… tout simplement… souffert. Et, à la différence de la souffrance baudelairienne – Baudelaire étant peut-être le dernier poète en France qui incarne, sans en sortir, la crise du christianisme – le cri de Rimbaud tente une percée ailleurs, ce que Renéville sera le premier à entendre. Renéville entend qu’il y a une nostalgie essentielle qui habite Rimbaud : la nostalgie de l’Orient. Non pas, bien entendu, une nostalgie de voyageur paradisiaque mais une nostalgie de sortie de la prison humaine. Rimbaud, tout jeune, comme ensuite Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal, sera déjà fatigué d’être humain : d’être inscrit dans cet horizon de souffrance qui n’en finit pas, avec, au bout, la finitude de la mort.
On pourrait dire que s’équilibre, pour la première fois dans le regard porté sur ce phénomène, la puissance d’un Claudel, qui tente de rapatrier Rimbaud dans le mythe chrétien, et celle de Renéville qui tâche de le rendre, en le lisant, à son « état primitif de fils du soleil », ce soleil se situant en Orient. Pour Renéville, la Voyance de Rimbaud est celle d’un ascète ; d’un ascète qui cherche, par tous les moyens, à perdre cette croyance qui nous colle tous à la peau, à savoir que nous serions un moi « éternel », individuel, ayant un libre arbitre, décidant à volonté de notre propre vie. Cependant, à lire en toute profondeur l’œuvre de Rimbaud, on s’aperçoit que ce n’est ni ceci ni cela. Il y a cette aspiration essentielle à l’Orient, cette lutte, aussi, terrible, avec la dimension chrétienne, mais il y a surtout la recherche d’un « autre chose », d’un inconnu qu’il mettra toutes ses forces à essayer de nommer, à même une langue qui doit subir une révolution radicale, car, comme il l’écrit dans la Lettre du Voyant : « les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles ».
Et ce n’est pas rien que d’entendre ce que signifie exactement cette phrase. C’est entendre que, pour lui, tout est vieux, absolument tout. La littérature est vieille ; la croyance que l’écrivain, le poète, serait l’auteur de ce qu’il écrit est finie ; la croyance de tout un chacun que sa réalité d’homme s’arrête, est constituée absolument, comme dirait Roger Gilbert-Lecomte, des « limites de sa peau », est ruinée : « Je est un autre ». Mais, surtout, ce qui est fini… et c’est le terrible secret de la Voyance rimbaldienne qui, encore aujourd’hui, est certainement loin devant nous – autrement dit, cette Voyance n’appartient pas au passé mais elle vient sur nous – ce terrible secret, il est dit en un seul vers, dans un de ses tout premiers poèmes ; il a quinze ans et demi ; il écrit dans Soleil et chair : « Car l’Homme a fini ! L’Homme a joué tous les rôles ». Le pressentiment, la prémonition, la prescience, l’appel que Rimbaud incarne, c’est déjà la fin… de l’espèce humaine.
Lorsqu’on parcourt intensément cette œuvre, on s’aperçoit que de nombreux signes de cette vibration reviennent. Dès le Bateau ivre, énigmatiquement : « Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ! ».
Dans d’autres poèmes… dans Being beauteous, qui commence : « Devant une neige un Être de Beauté de haute taille » et se termine : « Nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux »… dans Adieu : « posséder la vérité dans une âme et un corps »… Car l’Homme a fini et Rimbaud voit venir un autre Être : autrement dit, la forme humaine n’est pas le dernier mot de l’incarnation de l’Esprit. Et ce que projette Rimbaud, c’est peut-être tout simplement, après l’Être pensant : l’Homme – car nous sommes sans cesse en train de penser : nous ne vivons pas, nous pensons que nous vivons, à tout moment ; nous ne sommes pas là, nous ne sommes pas présents « âme et corps », « la vraie vie est absente »…  – ce que voit venir Rimbaud, c’est un autre Être qui serait peut-être, après l’Être pensant, réellement l’Être poétique : un « Être de Beauté de haute taille ». Et cet Être serait caractérisé par ce qu’il tente de nommer aussi, dans le dernier poème des Illuminations, à savoir Génie – qui ne porte pas ce titre pour rien non plus, car il s’agit bien de l’avenir ou de l’advenue d’un nouveau Génie de l’amour : « Il est l’amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue »… Si « l’amour est à réinventer », c’est qu’il est en quête d’une dimension plus vaste de lui-même, que ni la dimension christique ni la dimension des traditions multiples de l’Inde ne suffit à incarner « corps et âme ». Des êtres comme le Christ ont incarné la liberté, l’immortalité de l’âme dans le Ciel et sont venus sur Terre, porteurs de cette lumière céleste, mais ce que Rimbaud pressent c’est la (ré)conciliation de la matière et de l’esprit dont parlera Roger Gilbert-Lecomte. La sensation que, peut-être, la matière est l’esprit de l’esprit, et que nous ne comprendrons rien ni à la matière ni à l’esprit, ni au corps ni à l’âme, tant qu’il n’y aura pas un corps-et-âme, incarné là, sans cesse.
Dans Génie aussi, il prononce « la terrible célérité de la perfection des formes et de l’action », ce qui donne à entendre quelque chose d’un tout autre ordre que les gestes saccadés, hachés, maladroits dont est pourtant capable cette merveilleuse machine qu’est le corps humain, mais qui est encore loin d’une vie plastique du corps. Et aussi, d’un seul trait, entendre que la langue que nous parlons à travers des grammaires est encore trop articulée, trop cassante. Cette langue qui serait « de l’âme pour l’âme », qu’il évoque et invoque dans la Lettre du Voyant, ne serait-ce pas une première manière de s’approcher d’une modulation ? Je ne dis même plus qu’il s’agirait d’un langage, mais d’une modulation, une modulation…
Il est évidemment impossible de parler de cette vision, puisqu’elle n’est pas encore. C’est pourtant ce que Rimbaud a tenté. Ce qu’a soutenu ce « tout jeune homme » est surhumain, est déjà surhumain. Et je ne sais pas si, dans le bruit assourdissant qu’on fait autour de lui aujourd’hui, je ne sais pas si nous sommes encore capables, ou si nous avons jamais été capables, de ressentir ce que « la grâce » a déjà tenté de nous dire à travers ce génie humain.

De ce point de vue on pourrait dire que Roger Gilbert-Lecomte est « l’enfant-voyant » de Rimbaud et le seul. Si, comme signe de notre rencontre, j’avais dit « Roger Gilbert-Lecomte le Voyant », il n’y aurait pas eu de surprise ; en nous ça dit : « bien sûr » ; bien sûr, parce que Roger Gilbert-Lecomte incarne particulièrement « l’horrible travailleur » dont parle Rimbaud, qui « commence par les horizons où l’autre s’est affaissé ». À tel point qu’on trouve dans l’œuvre de Lecomte des expressions littérales, des « citations invisibles » de Rimbaud lui-même. Si je parlais le langage des gitans, je dirais que leurs sangs ont été mêlés, qu’il y a chez Lecomte les stigmates de la fulgurance du verbe rimbaldien. Parce que Roger Gilbert-Lecomte est prophétique, parce qu’il est engagé dans une vision du devenir de l’esprit, parce qu’il annonce aussi, dans des textes aussi fondamentaux, violents, étranges que L’horrible révélation, la seule ou La lézarde, ce qu’il nomme « le troisième homme », parce qu’il sent, lui aussi, que nous sommes entrés dans le temps du « grand insecte », de l’asphyxie de l’humain et du vivant sur terre, la filiation, la fidélité essentielle est évidente. Mais Daumal…

Daumal le Voyant ? C’est difficile à toucher. Parce que Daumal n’est pas fulgurant (ni comme Rimbaud ni comme Lecomte), parce que Daumal n’est pas hurlant (comme peut l’être Artaud), parce que Daumal est d’une âpre sobriété, que sa parole dégrisée ne consonne pas avec l’idée commune d’une « vision délirante ou géniale », où donc porte-t-il une fidélité de Voyance ?
Elle transparaît le mieux dans ses deux derniers textes, deux textes, par conséquent, qui n’ont pas été écrits pendant la période du Grand Jeu, mais dix ans après. Il s’agit de La guerre sainte et de Poésie noire, poésie blanche.
Ces deux textes ne font pas beaucoup de bruit ; ils portent pourtant, dans le monde des Lettres, une vraie révolution et un grand courage. Daumal est, en Occident, peut-être le premier poète à indiquer une voie qui pourrait concrètement mener au dépassement de la souffrance et à la traversée de la mort. Il tente de l’indiquer sur deux fronts, qui jusque-là étaient restés radicalement séparés, à savoir : la vie d’artiste (de créateur, de poète) et la vie d’homme. Cette séparation entre l’art et la vie, voilà ce qui déchire la conscience de René Daumal.
Poésie noire, poésie blanche est une première méditation concrète sur ce qu’est le métier de poète, car il s’agit là d’un métier. « Métier » au sens où la poésie est aussi rigoureuse que la rigueur, par exemple, de la science ou de la philosophie. La poésie n’est pas un rêve qui permettrait de s’échapper de l’affaire d’être homme.
Interroger, méditer le métier de poète dans Poésie noire, poésie blanche et, dans La guerre sainte, indiquer parallèlement, conjointement, la question du métier d’homme. Ces deux textes sont écrits en 1940 et 1941, c’est-à-dire en pleine guerre. C’est pourquoi, aussi, le texte de La guerre sainte est à la fois si peu audible et si foudroyant : couvert par le bruit d’une guerre qui, comme toutes les guerres extérieures, n’est que la mise en scène, l’image projetée de la guerre intérieure qui déchire l’humanité de tout être humain, et dont René Daumal commence à indiquer précisément les données.
« Je vais faire un poème sur la guerre.
Ce ne sera peut-être pas un vrai poème,
mais ce sera sur une vraie guerre. »…
La guerre dont il veut parler, c’est ce qu’il nomme La guerre sainte, la guerre de l’homme qui se retourne sur lui-même et voit qu’au lieu d’être un « je pense » donc « je fais », donc je, je, je, voit qu’il est le champ permanent d’un combat de forces. Ces forces qui se combattent sont au départ tout à fait inégales : au centre, « la chambre du vainqueur, la chambre royale » où règne le silence foudroyant. Autour, toutes les voix qui empêchent l’entrée dans cette chambre, voix de l’orgueil, du mensonge et de la paresse. Orgueil de se croire auteur de ses actes et de sa vie, mensonge de ne jamais vouloir se montrer dans sa nudité, sa misère, sa laideur, son malaise, sa souffrance de pâte humaine. Paresse enfin qui va de pair avec notre permanente arrogance – cette paresse consistant, pour le poète, à utiliser des phrases toutes faites, des belles images, qui fascinent, qui séduisent. Daumal en démonte tous les ressorts, indiquant pas à pas une autre voie de l’écriture, pour ainsi dire : une prêtrise du mot. Si Daumal est Voyant, c’est de montrer la manière de commencer la vraie guerre, c’est-à-dire la vraie paix.
La Lettre du Voyant (de Rimbaud) contenait déjà beaucoup d’axiomes de cette désidentification à la pensée d’un je qui serait autonome, auto-consistant, invariable. Mais elle va, pour ainsi dire, trop vite ; elle est d’une densité trop rapide pour que nous puissions entrer concrètement, expérimentalement, dans l’apprentissage de cette décantation intérieure qui conduit à ce silence d’où naît la vision. Car tant que nous sommes plongés dans le bruit de nous-mêmes, dans la mécanique de la pensée désirante… on ne peut pas voir. Car voir n’est pas penser. Voir c’est pourfendre la pensée. Et cela ne se peut que quand on est prêt à une solitude radicale qui, de l’intérieur, voit que ce que nous prenons pour la réalité est une magie noire, une illusion fascinante où se perpétue notre complaisance pour ce que nous appelons nous-mêmes.

Ce n’était pas une affaire littéraire le Grand Jeu, Rimbaud non plus. On est si vite repris par la mécanique des mots. On a beaucoup de mal à toucher ce qu’est la poésie parce qu’on ne voit pas que notre psyché n’est qu’un défilé de mots et d’images, et que tout ce qui a lieu dans le monde, a lieu par les mots-images. Une déclaration de guerre, c’est le pouvoir d’un mot qui a été plus fort qu’un autre.
C’est pourquoi le poétique a une si profonde importance : parce que le mot est proprement magique, du côté noir ou du côté blanc. Il induit la mort ou la possibilité de la lumière ; il induit la souffrance à perpétuité ou la possibilité de s’en délivrer ; et cela à chaque instant. Et le métier de poète pour Daumal était douloureux car, à chaque instant, il s’agissait de s’extraire des phrases-cadavres qui trament notre pensée et font que nous répétons, comme des perroquets, un vocabulaire, une grammaire, une syntaxe de mots et d’images qui sont, perpétuellement… la souffrance…
Je suis venu ce soir pour m’adresser à vous et je ne sais pas si je m’adresse à vous, je ne sais pas… Est-ce que cela s’adresse à vous ?


Question : Est-ce qu’il n’y a pas un peu de fatalisme à dire « on ne pense pas, on est pensé » ? Ça nie tout : ça nie à la fois l’incarnation du Verbe donc toute religion, ça nie aussi la psychanalyse qui passe par le Verbe.


Ce n’est pas un fatalisme de dire « on est pensé », c’est une vision, c’est la vision d’un fait. C’est la vision qui voit que nous sommes des machines pensantes et qu’il n’y a pas de penseur. Nous ne pouvons pas décider de penser ce que nous voulons penser, ou de ne pas penser ce que nous ne voulons pas penser. Chacun peut en faire l’expérience. Rentrez chez vous ce soir, allongez-vous sur votre lit et décidez donc de penser telle chose. Votre soi-disant pensée sera sans cesse court-circuitée par d’autres pensées : donc, où êtes-vous, vous qui croyez penser ? De la même manière : quand vous êtes obsédés par la jalousie, la séparation ou le deuil – je parle de pensées profondément obsédantes –, vous pouvez faire tout ce que vous voulez pour en sortir, c’est là.
Et il y a un véritable vertige, oui, une commotion vertigineuse à réaliser que la pensée nous pense. C’est dans cette commotion que peut se produire le choc, le « déchirement » de l’œil qui voit. Cet œil est en amont de la machine pensante et désirante. Dire une machine pensante ou une machine désirante, c’est prononcer la même chose, puisque la pensée et le désir c’est le même mécanisme de division. Le désir est une mécanique du manque qui désire toujours autre chose que ce qui est là. Et la souffrance, c’est cette friction entre ce qui est là et l’impossibilité de le vivre en tant que tel puisque l’on manque sans arrêt d’autre chose. Entrer dans ce  troisième œil » dont parle Roger
Gilbert-Lecomte, c’est revenir à une instance unitive qui voit, non pas ce que la pensée pense qu’elle voit, mais voit ce qui est – ou ce qui advient, s’il s’agit d’une vision dynamique de l’avenir venant sur nous.
Cet œil ne se déclôt que par un processus alchimique, celui que montre René Daumal, un processus douloureux puisqu’il brûle notre identification à la pensée-de-je. Voir que ce sujet est une illusion, c’est vivre la torture d’une métamorphose comparable à la mue d’un serpent. Il s’agit, littéralement, de s’arracher d’une peau morte. L’impossibilité de continuer à vivre dans un état de souffrance de plus en plus dense, de plus en plus constant, de plus en plus aigu, fait qu’il y a tout-à-coup décollement, cri, appel à sortir de cette machine à désir qui fait de nous sans cesse des errants et des souffrants. D’où la difficulté de nous sensibiliser à notre propre insensibilité. Car il y a deux modes de la souffrance : celui de la plupart des gens, qui sont dans une souffrance énorme mais endormie, anesthésiée – et la souffrance, au fond, c’est d’être insensible, un bloc de glace, un mur, c’est de n’être touché(e) par rien, isolé(e) dans une peur de tout. De tout, c’est-à-dire de l’inconnu qui arrive, de la vie qui vit. Et l’autre mode : « actif », « lucide », « réveillé »,
« chirurgical ». Alors la souffrance n’est plus seulement subie, elle est soufferte. Elle devient le feu qui la brûle, la déracine. Lorsqu’on est désidentifié(e) de cette croyance en la mémoire traumatique de soi-même, alors vient le souffle, la respiration du libre, alors peut venir l’élan, cette énergie-de-vie qui
« soulève des montagnes ».
C’est parce que nous nous laissons dissoudre et détruire que peut entrer en nous une puissance d’un tout autre ordre, un feu d’une tout autre flamme. Nous nous déplions, nous nous dévissons, nous nous décrispons de cette volonté acharnée d’être un sujet séparé et auto-consistant. Il n’y a donc pas de fatalité : il y a l’enjeu, à travers la voyance poétique, de pouvoir enfin voir sur quels rouages exacts reposent le conditionnement de la souffrance humaine et donc la possibilité de s’en délivrer. Découvrir que nous avons une psyché, qui n’est qu’un cinéma intérieur de mots et d’images, de mots qui s’imagent et d’images qui parlent, et que ces mots-images sont une texture de traumatisme, de mémoire et d’attente angoissée, dévoiler ce fonctionnement cinématographique de la conscience humaine, c’est la Voyance.
La psychanalyse… tout est alchimique n’est-ce pas, tout sert à tout, c’est ce que nous ne parvenons jamais à voir. Nous sommes en lutte avec nous-mêmes de ne pas parvenir à voir l’intelligence globale de tout – de ce qu’on nomme le bien et le mal, le haut et le bas, le noir et le blanc… mais, quel que soit le nom qu’on lui donne (un nom, n’est-ce pas, c’est un business… et nous ne possédons rien…), tout va de « Dieu à Dieu », de « l’Amour à l’Amour », de « l’Intelligence à l’Intelligence » ou de « l’Inconnaissable à l’Inconnaissable ». Et le noir, ce qu’on appelle le noir dans l’œuvre au noir, dans l’alchimie, c’est cette pierre de touche qu’on utilisait pour vérifier l’authenticité, la pureté de l’or. Tout ce que nous vivons, individuellement ou collectivement – puisque nous sommes dans un moment alchimique planétaire très noir (quelle détresse sur cette planète) – permet d’éprouver le degré de puissance de la lumière, sa véracité, car la lumière n’est pas sentimentale, elle est d’autant plus pure qu’elle est implacable. Et la psychanalyse, en déliant les arcanes subconscients et subliminaux de la psyché, correspond certainement à un moment important, préfiguré d’ailleurs par Gérard de Nerval, dans un texte que Daumal adorait : Aurélia (« l’épanchement du rêve dans la vie réelle »).
Ce qui a sans doute manqué à l’Orient, c’est la parole ; non pas au sens de la « parole sacrée », plus présente dans ses différentes cultures que chez tous les autres peuples du monde, mais la parole psychologique, la prise en compte à grande échelle, non restreinte à des « initiés », de l’être psychique en l’homme. Là, l’Occident apporte une possibilité de retournement sur le mécanisme du pathos humain qui est important ; mais, à mon sens, la psychanalyse, ou une certaine psychanalyse – comme d’une certaine manière, en poésie, le surréalisme – reste trop prisonnière du subconscient. La grande arrogance, ici, c’est de dire : « on va expliquer le haut par le bas ». L’exploration de « l’inconscient » (entre guillemets, parce qu’il y a plusieurs façons de définir ou de concevoir l’inconscient) est très précieuse, mais elle ne « soutient » pas la lumière d’en haut ; c’est même, alchimiquement, certainement le contraire : c’est à la mesure de la lumière que la pénétration dans le puits d’ombre peut se faire. En tout cas, la métaphysique expérimentale au sens du Grand Jeu – dont Roger Gilbert-Lecomte disait : « la métaphysique expérimentale, c’est la Voyance » – essaie d’entrer dans une alchimie qui fait sa part à l’invention de la psychanalyse, mais tente surtout de rapatrier l’être humain à sa source unitive.
Le cas de Lecomte est d’ailleurs extrêmement ambigu, parce qu’il est à la fois ce voyant-prophète, ce génial technicien de l’éclair qui veut, de toutes ses forces, pourfendre l’illusion du moi et, en même temps, dans sa vie, au niveau du ventre on va dire, il restera toujours prisonnier, et à quel point – jusqu’à la mort ! – de la drogue. Les forces de mort que nous portons tous ont eu raison de Lecomte. Daumal dirait : il n’a pas fait son boulot d’homme ; il n’est pas entré dans la transformation, si peu spectaculaire et si ingrate, de sa pâte humaine. C’est pour cela aussi que Daumal a renié le Grand Jeu, l’a vu pour lui-même comme une perte de lui-même. S’il y a une chose qu’on a beaucoup de mal à admettre dans le monde littéraire moderne, c’est que René Daumal ait choisi de se confier à l’enseignement de Gurdjieff, choisi d’abdiquer les pouvoirs de l’artiste pour délivrer l’homme. C’est en fait une puissante question : où sont allés nos grands « voyants » ? Rimbaud finit infirme, Artaud meurt d’un cancer à l’anus dans des cris effroyables, Lecomte termine pourri de drogue. Pourtant, je ne veux pas du tout dire qu’on peut faire l’économie de l’œuvre au noir qui fut, poétiquement, la leur. Ces génies sacrifiés ont extrait de la mine humaine des ressources vierges, inouïes. Mais Daumal nous fait signe ailleurs. Il est celui qui voit que Lecomte, par exemple, ne fut pas entièrement fidèle à la Lettre du Voyant : la destruction de son corps physique, pour « se faire Voyant », n’était sans doute pas nécessaire. Elle marque plutôt une fuite, à travers la drogue, d’une alchimie intérieure à laquelle Lecomte n’a jamais consentie. Daumal, et c’est son courage, a tenté, dans sa vie même, de la fin du Grand Jeu à sa fin personnelle, une conversion non seulement « du poète noir au poète blanc », mais surtout, je dirais, de « la mort pour la mort » à « la mort de la mort ». Il y a, en Daumal, les premiers pas de quelqu’un qui veut profondément trouver la santé : la sortie de la malédiction – poétique, spirituelle et vitale. Daumal, sur ce plan précis, est demeuré presque inaudible. Là, toute la pensée est menacée et l’œuvre au noir s’ouvre secrètement à un autre héroïsme.
Car le noir en nous exige de la lumière qu’elle lui baise le sang, littéralement ! Aujourd’hui, dans la ruine de tous les fondements, elle ne peut plus travailler « d’en haut », détachée. Je fais comme un enfant, je donne des images : la lumière ne peut dire au noir, d’en haut : « viens-là mon petit, illumine-toi ! ». Le noir est terrible à son endroit ; il est terrible parce qu’il est martyrisé et qu’il ne croit pas fondamentalement à la possibilité de vivre.
Le noir, c’est le monde même de la damnation, de la damnation éternelle, comme dans l’Enfer de Dante ; c’est le Mal. Alchimiser l’enfer, aujourd’hui, suppose que la lumière, concrètement, très-concrètement, descende – plonge. Encore faut-il pour cela qu’une telle lumière soit suffisamment puissante. Nous en sommes là : un moment radical de l’histoire de la terre. « Tout a été dit », dit-on. Pourtant, les grandes traditions lumineuses n’ont pas réussi à guérir la Terre de sa tragédie. Individuellement, depuis toujours, des hommes ont « accédé au Ciel », mais la Terre, plus que jamais, est plongée collectivement dans une tragédie infernale.
D’où la question levée, criée par « nos génies poétiques » : qu’est-ce donc que ce salut hyper-lumineux si la Terre continue à crever ? Et comment faire de l’axe d’une âme individuelle et de l’axe du monde un seul et même axe ? Le messie en Rimbaud aspire non seulement au salut de l’âme, mais exige que ce salut soit une coïncidence parfaite avec le salut de l’humanité. En cela, on va dire, il rêve ! Bien sûr, mais ce rêve est « divin », ce rêve est une vision. Or, nous n’avons pas d’autre moyen, en tant qu’humains, puisque nous sommes tramés par des mots et des images, que de nous élever à une vision suffisamment puissante, « diamantine », transparente pour faire advenir à nous un autre avenir. Et cet avenir ne nie pas du tout l’aspect noir des choses, au contraire, il y plonge.
La transformation du poison ne se fait que de l’intérieur du poison.
Mais l’art à venir, certainement, sera un art où il s’agit d’accoucher de la « joie », de mettre au monde une autre vibration. Quels seront donc les poètes, les créateurs, les artistes du futur ? Quels hommes seront-ils ? Car il faudra des êtres qui, dans leur vie, auront suffisamment percé dans une lumière hors de souffrance, pour que cette lumière les conduise à transformer le noir qui a eu finalement raison d’Arthur Rimbaud, d’Antonin Artaud et de Roger Gilbert- Lecomte. Ceux-là étaient au point de crise réelle de leur… non… pas de leur temps : ils sont devant leur temps… ils étaient au point de crise réelle où il fallait être. Ce point d’incandescence à l’intérieur de l’asphyxie. Ce sont des êtres-semences, les premiers éclats d’un avenir tenu en échec. Rimbaud, par exemple, n’a pas pu supporter le feu du « nouvel amour » qui lui descendait dessus. Le pot – son « argile charnelle », comme il dit dans Soleil et chair – a éclaté. La « grâce », l’autre vibration de la grâce : la « future Vigueur » était alchimiquement insoutenable.

Question : Vous pensez qu’il a eu une hyper-conscience de cela, et que c’est pour ça qu’il a arrêté d’écrire ?

Ce n’est pas un « pour ça ». Il n’a pas choisi, ni de recevoir ça, ni de l’arrêter. Il le reçoit parce que… ça, c’est le mystère… comme si la « grâce », à travers cet adolescent de quinze ans, nous disait à tous : « Regardez-donc ce que je suis capable de faire, vous qui voulez me penser, me logiciser, me contenir, m’expliquer. Regardez, je produis ça, cette monstruosité ». Rimbaud ne choisit pas, il est le lieu magnétisé, enflammé d’une Voyance. D’une Voyance qui le fracasse, le pulvérise. Il n’est humainement pas prêt à endurer ce feu. Cependant il en est l’annonciateur par fulgurance. Et « les inventions d’inconnu réclamant des formes nouvelles », d’autres voyants viendront, que leur temps ne verra sans doute pas, qui porteront ce feu à d’autres harmoniques, en d’autres gestes.

Aujourd’hui par exemple, un cinéaste solitaire, aurélien réal, à travers son premier long-métrage Un jour est égal à tous les jours, concrétise selon moi le vœu de Roger Gilbert-Lecomte, l’acte de naissance de cette « invention aussi importante que l’écriture » : le cinéma, forme de l’esprit – exactement « le langage plastique ». Pourquoi ? Parce que le cinéma, c’est des mots et des images en mouvement (et non plus des mots fixes, des images fixes), un « médium », donc, qui peut montrer plus qu’aucun autre comment fonctionne la psyché humaine. Dans la chambre noire de notre cerveau, il y a un cinéma intérieur qui tourne sans arrêt, en vous, en moi, en ce moment, en superposition de mes propres paroles. J’en suis conscient, je le sens, ça parle encore d’autre chose ailleurs, en couches superposées. Cette grammaire juxtaposée de mots et d’images qui nous hantent, seul un œil peut la voir, de la même manière qu’il faut un œil, la nuit, pour voir nos rêves. Nos rêves, ce sont des images. Pour voir des images, il faut un œil. Et cet œil, chez la plupart des êtres humains, est voilé. La Voyance, c’est la levée du voile posé sur l’œil de feu. Les yeux de chair ne sont pas des yeux qui voient, mais des yeux qui pensent qu’ils voient : ils sont du domaine de la pensée sur la chose. L’œil de feu, jamais on ne le saisira. Personne ne pourra jamais vous prouver que cet œil existe : on est « intronisé » dans cet œil ou non. En d’autres termes, si on voulait, par exemple, parler de la sainteté, eh bien ! on perdrait son temps. Parce que la sainteté, c’est… on y est/on n’y est pas.
À quoi bon parler pendant des livres et des livres de saint-François d’Assise ? C’est vain, c’est tout à fait vain. En termes réels, c’est du discours sur du discours pour faire du discours, se prouver qu’on existe et perpétuer ce « je » – individuel, culturel, spirituel – qui a si peur de mourir et tant besoin de se faire croire que… toc-toc… il y a quelque chose. Mais si le soir, en se couchant, on pouvait d’un coup ôter toutes les pensées, on découvrirait que notre demeure… c’est du vide.

Un jour est égal à tous les jours, c’est l’acte s’accomplissant – « le pas gagné » au sens dynamique que lui donne Rimbaud – de la révélation-révolution du Grand Jeu. Ce n’est pas un tombeau, une trace. C’est là, c’est vivant, maintenant. « Pour la joie d’être Voyant »…

 

 

(texte publié dans la revue "La Soeur de l'Ange - 5")

 

20/07/2007

Encore un effort

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L’expérience nue de l’homme cru

 

  

à propos d’un écrit d’(aurélien réal)

Alain Jugnon

 

 

à Daumal le « simpliste », créateur du Grand Jeu

« Sans Dieu ni Mort ! »
L’imp(a)nsable





Je pense que l’expérience dont parle (aurélien réal) dans son livre L’expérience nue est bien celle qui prend forme et qui prend la route, pour la première fois au monde, à la fin du récit de René Daumal intitulé La grande beuverie publié en 1938, la même année que La nausée de Jean-Paul Sartre. J’irais même jusqu’à dire que l’expérience d’(aurélien réal) doit tout autant à la beuverie daumalienne qu’à la nausée sartrienne. De par une nécessité absolue, propre à cette présentation comme à l’expérience dont il est question, il faut rappeler avec précision l’état du corps et donc de l’être qui se met en branle à la fin de ce récit de René Daumal (quant à La nausée, la place ici manque, ce n’est pas le propos, et chacun pourra s’y reporter en toute tranquillité, tout le roman de Sartre est une expérience, il suffit d’y lire ce qui y est).

Dans le « roman » de Daumal, le narrateur, à ce moment de la grande beuverie, après de nombreuses aventures pataphysiques, autrement dit physiques ET métaphysiques, se retrouve, enfin seul (tel Antoine Roquentin dans sa nausée), conscient d’être et d’habiter à l’intérieur de lui-même : celui qui parle ici vient de remettre en marche depuis son intérieur sa machine extérieure. À l’intérieur, toute une maison, avec ses meubles, ses appareils, ses ustensiles et ses dispositifs, à l’extérieur le corps unique d’un individu particulier qui occupe sa place dans le monde des hommes.

L’image est inédite et nous pensons qu’elle est en totalité ce que l’expérience d’(aurélien réal) reproduit en 2006. Tout, en fait, dépend du point de vue où l’on se place soi-même : devant la grande beuverie, devant l’expérience nue, mais aussi devant la nausée.

Une dernière chose : en lisant, se faire à l’idée que le « je » qui parle se situe d’une part à l’intérieur de lui-même (physiquement), tout en étant, d’autre part, saisi (physiquement) par le monde depuis son extérieur.

« Je m’habillai et sortis dans la rue. Je marchai longtemps, laissant mes jambes me conduire. Que le monde était beau – l’humanité à part - ! Chaque chose à chaque instant accomplissait l’action nécessaire, sans discuter. L’unique unique sans s’altérer se niait indéfiniment en infinité d’unités qui reconfluaient en lui, la rivière allait mourir en mer, la mer en nue, la nue en pluie, la pluie en sève, la sève en blé, le blé en pain, le pain en homme – mais ici, cela n’allait plus tout seul, et l’homme regardait tout cela de l’air ahuri et mécontent qui le distingue entre tous les animaux de la planète. Du haut en bas et du bas en haut, chaque chose – à part l’humanité – décrivait le cercle de sa transformation. Un tourbillonnement de plus en plus compact descendait jusqu’à la Terre, où le lourd protoplasme aux molécules trop grosses, ne pouvant plus descendre, se retournait et lentement remontait le courant, du bacille au cèdre, de l’infusoire à l’éléphant. Et le mouvement de ce cercle aurait été parfait de toute éternité, n’eût été l’humanité, rebelle à la transformation, qui essayait péniblement de vivre pour son compte dans la petite tumeur cancéreuse qu’elle faisait sur l’univers. »

Juste avant les flammes, les pierres.

L’expérience nue d’(aurélien réal) prend à son compte (premier moment) la pierre humaine : ce que Daumal, lui nomme la maison mobile, cette chose-en-mouvement-qui-dit-je. (aurélien réal) expose tout d’abord l’état de cela qui le fait être ce qu’il EST : un corps rendu malade par le monde (nous sommes à l’époque du réchauffement climatique de la planète dû à l’émission des gaz à effets de serre) et présenté beau et grand dans sa maladie. Nommons-le à notre tour : corps-en-vie, ou corps souverain (pour Georges Bataille, c’est la souveraineté même, liée en devenir à son impossible).
Le protoplasme prend place : une sorte de phasme (je pense surtout au "phasme morose", carausius morosus, mon cher Lautréamont), le milieu c’est lui, lui c’est l’alentour et c’est l’univers, mais sans cycle, sans loi naturelle de transformation, sans aucune alchimie, à peine une légère chimie matérielle et matricielle, juste là pour la chute, l’erreur et les maladies.
Le réel « à part l’humanité » est tout le réel, au détail près, tragique, que l’humanité est la pierre de touche de l’ensemble : c’est son immobilité qui pousse le mouvement du tout, sa flèche donne le nord de toutes les boussoles.
Sans cela : rien.
Sans dieu non plus, bien que dieu n’existe pas. Sans mort, idem : même si la mort n’existe pas. Mais nous sommes, nous maisons mobiles, ceux, hommes creux, qui inventons le dieu, puis la mort. Je parle de ce en quoi nous consistons mais qui, nécessairement, n’est rien de réel par lui-même : le dieu et la mort. Rien d’autre.

Il faut lire à ce sujet tous les livres de Bernard Stiegler.

Cela s’écrit dans les chairs, cette immobilité. Ecrit-on pour d’autres raisons un récit ? Non, on écrit la vie et c’est ainsi que la philosophie survit. Sinon : qu’elle crève, la philosophie. (aurélien réal) a compris précisément cela (à propos de la philosophie, de la vie…). Il traite UNE question et se traite vivant dans cette unique question :

Qu’est-ce que je deviens ?

La mise en scène est celle de ce que je pense être un être, une image et une image de la pensée : l’homme cru.

La pierre qui s’enflamme est l’homme cru (second moment).

L’homme cru, le protoplasme, le phasme (tout un), est le corps- en-vie. Ses états sont remarquables et on peut suivre sa non-transformation dans l’expérience nue, le récit en dur d’(aurélien réal) (nous approchons de l’expérience en question) : ce que ça devient dans ce récit, c’est ce que ça tient comme état, c’est comment ça se maintient. Pas d’appel à l’esprit là-dedans, pas de poussée lyrique, pas de jeu de mots.
Mais c’est à lire : la torture de la langue passe par la typographie (déconstruite ET sensitive), la cassure du dire forge l’expression du propos (déconstructeur ET cartésien, c’est fou).

Il est possible de citer l’expérience mais on ne peut ni la donner à vivre ni la donner à voir. Car il faut lire.
Ici, malgré tout, un extrait du contenu. Pour la forme, allez y voir.

je deviens sensitif à tous les détails de la survie « physique » et « matérielle » au point où l’ensemble de mes sensations et de mes actes se détachent et sont vus dans leurs conséquences secrètes et sublimes ainsi je m’ouvre à des expériences microscopiques où la sensation est contact du corps avec les draps et le sommier dans l’étendue des membres et leurs fibrilles les plus reculées de la raison et du savoir me parvient l’improbable activité de l’invisible de monstres nichés dont la moquette…
(page 57 de l’expérience nue)

Mais aussi :

pour conduire la langue où elle est le corps du monde doit insérer le travail d’écrire dans la perte absolue d’image, condition pour que le corps naisse au monde par la langue et dise ces deux injoignables.
(page 65 de l’expérience nue)

Lire les deux ensemble. On saisit d’ici l’état du corps : l’expérience y niche. Avec l’âme en supplément. Qu’il faut bien appeler : poésie PLUS philosophie. L’homme cru est ce qui prend feu à cette poussée là du dire et de l’écrire. L’expérience nue d’(aurélien réal) est une mise en scène à cru du dire et de l’écrire.

(Pour les amateurs : peut-être, étrangement, est-ce dans certains « récits » de Howard Phillips Lovecraft que l’on approche au plus près la nudité de l’expérience vitale que met en jeu (aurélien réal). Dans tous les cas, ma propre lecture de Lovecraft, primitive et innocente, m’a déplacé de cette sorte : je me souviens de ce moment où, levant la tête de Dagon, un recueil de nouvelles de cet auteur, je me mis à interroger la rectitude des lignes et la courbure des choses qui m’environnaient, et la « nature » des sons qui me parvenaient. Pour les connaisseurs : la lecture d’Ulysse de James Joyce m’a fait froidement le même effet)

L’homme cru est maintenant en feu, nous sommes au centre de l’expérience, au commencement de ce qu’il faut appeler un monde humain.

Homme, ô l’homme…
Toute l’expérience dans ce récit est de ton fait, car de ton feu, et de ton fou, ce fou particulier coincé au cœur de toute vraie poésie humaine : j’ai nommé Antonin Artaud, qui traverse le livre comme unique fantôme, fantasme ou phasme, c’est encore mieux dit ainsi.
Car pour nue que soit l’expérience, elle s’affirme pleine de l’absence de dieu, l’autre chose, ce que l’homme n’est pas : dieu c’est la chose. « Dieu c’est la chose », cela signifie qu’une expérience est dire dieu, une autre est de le
dé-dire (cochon qui s’en…). Ce que tout le récit d’(aurélien réal) travaille au corps, c’est le grandiose de cette dédite.

Sur le mode de la rencontre, par exemple, d’un Derrida et d’un Artaud :

« Car ce que (les) hurlements (d’Artaud) nous promettent, s’articulant sous les noms d’existence, de chair, de vie, de théâtre, de cruauté, c’est, avant la folie et l’œuvre, le sens d’un art qui ne donne pas lieu à des œuvres, l’existence d’un artiste qui n’est plus la voie ou l’expérience qui donnent accès à autre chose qu’elles-mêmes, d’une parole qui est corps, d’un corps qui est un théâtre, d’un théâtre qui est un texte parce qu’il n’est plus asservi à une écriture plus ancienne que lui, à quelque archi-texte ou archi-parole. Si Artaud résiste absolument – et, croyons-nous, comme on l’a jamais fait auparavant – aux exégèses cliniques ou critiques – c’est par ce qui dans son aventure (et par ce mot nous désignons une totalité antérieure à la séparation de la vie et de l’œuvre) est la protestation elle-même contre l’exemplification elle-même. La critique et le médecin seraient ici sans ressource devant une existence refusant de signifier, devant un art qui s’est voulu sans œuvre, devant un langage qui s’est voulu sans trace. C’est-à-dire sans différence. En poursuivant une manifestation qui ne fût pas une expression mais une création pure de la vie, qui ne tombât jamais loin du corps pour déchoir en signe et en œuvre, en objet, Artaud a voulu détruire une histoire, celle de la métaphysique dualiste […]. Artaud a voulu interdire que sa parole loin de son corps lui fût soufflée. »

Dieu est la mort.

Le souffle est la vie.

L’expérience nue est le remplacement de cette mort par autre chose : la vie.

L’expérience nue, je le rappelle ici, doit sa vie à une maison d’édition qui se nomme : le grand souffle.

Le dieu vivant, le dieu à l’intérieur, le dieu bu, le dieu su ou vu, le dieu démonique, démoniâtre et démon-logique n’est RIEN. Mais le dieu qui est la mort est là, il est celui qui nous fait être là vivants, nous, sans la consistance qu’il nous vole. Ce dieu que nous sommes et que nous avons à dé-être. Ce dieu qui est nous, nous par défaut, il est le défaut qu’il faut. La chose est dieu. La chose à chier, à évacuer, à fouler au pied et à mettre dehors.

C’est l’expérience.

L’homme cru prend pour lui toute la place de l’être : c’est ici l’effort d’être à promouvoir, ce qui est changer la chose, plutôt que changer les choses.

C’est encore Antonin Artaud, le parti devant, notre avant-garde, qui expérimente dans la philosophie et dans la vie cette chose.

« Artaud a voulu effacer la répétition en général. La répétition était pour lui le mal […]. La répétition sépare d’elle-même la force, la présence, la vie. Cette séparation est le geste économique et calculateur de ce qui se diffère pour se garder, de ce qui réserve la dépense et cède à la peur. Cette puissance de répétition a commandé tout ce qu’Artaud a voulu détruire et elle a plusieurs noms : Dieu, l’Être, la Dialectique. Dieu est l’éternité dont la mort se poursuit indéfiniment, dont la mort, comme différence et répétition dans la vie, n’a jamais fini de menacer la vie. Ce n’est pas le Dieu vivant, c’est le Dieu-Mort que nous devons redouter. Dieu est la Mort. »

Jacques Derrida a écrit cela dans Le théâtre de la cruauté et la clôture de la représentation, conférence prononcée à Parme lors du colloque Antonin Artaud en avril 1966.

(pour les amateurs encore : la phrase « dieu est mort » est une vieille blague qui ne fait plus rire que les chrétiens d’Europe lorsqu’ils font semblant, pour jouer à être philosophe, de lire Nietzsche, Nietzsche, lui, n’a jamais pensé cela, car pour lui il n’y a pas de quoi rire ici, dieu n’est pas, comment veut-on qu’il meurt, c’est tout le problème, si au moins il était, vu ce qu’on en dit, ce qu’on en fait, alors on pourrait commencer à travailler.)

Toujours grâce à Jacques Derrida (même conférence), l’expérience nue d’(aurélien réal) pourrait se clore, pour un temps, avant de voir et de savoir, sur cette idée régulatrice écrite et dite pour pousser plus loin cette maison humaine qui n’est pas en phase de transformation tout en étant la vie :

(Réponse à : qu’est-ce que je deviens ?)

« Or on le sait, comme Nietzsche, mais par le théâtre, Artaud veut nous rendre au Danger comme au Devenir. »

L’expérience nue et son récit par (aurélien réal) nous rendent, aujourd’hui, au Danger et au Devenir que NOUS sommes : le jeu est décisif et a lieu dans ce livre.

Par le théâtre…

  

(texte publié dans la revue "La Soeur de l'Ange - 5")

13/07/2007

L'ivresse des simples

— cinéroman — (Extrait)

À notre adolescence sans fin !

(aurélien réal)

 

ESPACE BLANC DU SON DE LA LUMIÈRE, AINSI DEPUIS TOUJOURS.

Voix de l’écri-vent :

Des ténèbres blanches, d’où le Tout est, viennent les simples, du pays d’avant-naître…
Retournent en l’étendue vierge quand s’achève le jeu de leur destin… Tout germe de vie de la naissance à la mort est marqué du sceau de la souffrance et de la nostalgie… Nostalgia ! C’est pourquoi de ce sceau l’appel et le rappel dont nos vies sont des exercices de pertes… figures humaines en (t)races biographiques ? Tandis qu’au regard du monochrome blanc, toute biographie n’est que l’oubli du négatif en pure perte ! Cela étant, les biographies des phrères simplistes du Grand Jeu qui voulaient jouer à « qui perd gagne » laissent quelques traces non d’une identité, mais de sa déprise… mues sur la route d’aucun chemin. Mues qui saignent la perte des peaux d’illusions successives du « moi » dans le travail du chemin-de-d’œil. Toutes les vies sont de la Vie l’esquisse et l’aventure… Toute autobiographie, biographie ou hagiographie ne sont pour nous qu’ignorance du fait que les traces d’une vie ne disent rien de cela qui advient ! Chaque rêve de vie (lieux et conditions de naissance et de mort, événements sociaux, rencontres, écrits, photos…) n’étant que le négatif de surface d’un univers inconnu dont « quelqu’un » serait l’improbable reflet, l’ombre d’un étrange travail de renversement… La métaphysique expérimentale serait alors en contre-nuit des films et romans d’une fiction de vie rêvée dans le tragique… Ce cinéroman comme retournement de tous les genres pour le retour à tout. Ascèse de désillusion des genres de nos vies, exercice de littérature expérimentale par l’intelligence du cœur qui aspire à fondre en l’œuvre de la conscience vivante du poète d’aucun rêve, ni d’arrière monde ni de devant monde… libre des livres et des devoirs. Vision-du-feu des fragments de bois morts ! Re-trouver l’espace vierge de l’espèce !
La voix s’éteint et se résorbe dans le soir blanc laiteux du silence

Ouverture au blanc sur la chanson « Grace » de Jeff Buckley


1. EXTÉRIEUR JOUR — ÉTENDUE D’HERBE PRÈS D’UN FORT

Vivre. Concentré dans le vol de l’aigle au-dessus du cirque des montagnes. Le bleu. L’immensité du bleu coulant en particules. Milliards gouttes, du bleu diffracté, de la blanche, dévalent, solaires. Les temps s’effondrent. Croule le son des astres vrombit l’oreille sidérale. Facettes diamants en fracas d’éclats. Les lignes s’effritent onde. Le soleil, héraut fuse jusque-là. Quelques battements d’ailes, virent vite. Le cri de l’aigle. Les jets couleurs, angle des oiseaux. Vaste. Les quelques passants de coton dans la bleuité rêveuse des vents. Courants cosmiques, souffle. L’évanouissement, étendue sans bord. Rires de l’inexistence. Les rêves crevés naissent en allée ! Épars pensés en ferraille passent. L’esprit cavale, sidération des yeux à nerf, vision au cœur expirant. Rythme d’inspir-expir. Tac tic la peur du temps, shoot des horloges, ailleurs dans la vallée. L’aigle – laisses du ciel, cercles, étages d’éther fourbe, – au cri ! Grâce ! Perçant Flavio. Adolescence, notre, étendue d’herbe, les paumes le ciel, un joint les lèvres. Fronde sur le front, l’aigle visionné.


Voix off de Roger Gilbert-Lecomte :

– Je ne sais si je suis vivant ou mort. Niant la vie niant la mort je renais pré-natal.

Flavio ferme les yeux, jette le joint et se roule dans l’herbe dans un sanglot.


2. FLASH JOUR — INTÉRIEUR CHAMBRE D’HÔTEL

En pure perte ? Dans une chambre de bonne de Paris, en 1944. Très peu de lumière pénètre ce lieu, cette matinée. Les rideaux sont fermés. Tu devines un corps dans le lit, un drap remonte sur son visage. Mort ? Non. L’imperceptible souffle fait gonfler en bulle l’étoffe grise. La tombée des gouttes d’eau dans l’évier. Espaces réguliers, le temps des crans, gifles de l’étendue de nos corps naissant à l’agonie. Quelques craquements, le parquet. Les tissus de nos corps en transe jouissent de douloureuses forces. Les déplacements infinitésimaux de l’ostéopathie de ta charpente sonore te fondent ? La pénombre de la pièce révèle le climax qui te ressemble. L’immobilité des choses mouvantes te charme. Papiers sur la table, cartable de cuir ridé marron que supportent les pieds d’une chaise. Seringue et garrot sur la table vermoulue du chevet. Lit. Égrainement des voix qui se sont tues ! La rue. Un ronflement d’absorption. Le dedans de l’homme, oh ! Le corps frissonne ?

Insert subjectif
Un embryon dans un ventre, nage ? Nuit et lumière. Clapotements amniotiques. Éclairs et tremblement dans la fureur des organes pompés, la larve future des larmes. Chant des baleines. S’engage le ciel d’une nuit cosmique. Voyage d’espace nous sonde. Paix de l’immensité. En fondu prénatal le ventre du cosmos qui s’éclipse en sevrage dans le cadavre. Entre l’antre cadastré des clivages à faire péter, sage ?

Voix off de R. Gilbert-Lecomte :
– Contemplez de vous le moi mort en creux ! Contre-corps des ivres virages du ravage d’un. Le sang en échos grêle sur vos sanglots ! La peine, pitance des chiens. Re-naître pré-natal inhumé dans la paix stellaire de la stupeur, ébloui, fixe.


3. FLASH DU PASSÉ — EXTÉRIEUR JOUR, COURS DE RÉCRÉATION

Année 1923. Reims la détruite, la plate.
Cour d’école à l’heure de la récréation. Groupes. Les uns jouent aux gendarmes et aux voleurs, d’autres aux billes… Au fond de la cour, un petit groupe de quatre adolescents de 15 ans. Il y a Roger Gilbert-Lecomte (dit « Coco de Colchyde » ou « Rog Jarl »), le plus grand d’entre eux, au regard supérieurement bleu d’inconnu. Puis René Daumal (« Phils » ou « Nathaniel »), brun au regard franc mais réservé dans la communication. Robert Meyrat (dit « la Stryge ») esthète de la nuit au regard magnétique. Le quatrième, Roger Vailland (dit « Dada » ou « François ») filiforme au visage d’angles. Ce sont les quatre « Phrères simplistes », comme ils se nomment, les quatre R de l’espace venus tout droit de l’étoile connivence. Les immémoriaux ! S’incarnent à certaines époques, poursuivent le voyage vers… sèment la panique sur terre.
Des enfants s’empoignent violemment, s’insultent, certains se promènent à deux, indifférents, les billes des balles. Le maître d’école sépare, réprimande, enquête, réconcilie, fait leçon de morale au dessus des yeux, les fenêtres. Quelques jaloux tournent autour des phrères simplistes sans pouvoir approcher, l’œil du maître très sévère.

Voix du chœur des Simples :

– Sperme dans l’ovule du monde, chair d’un seul Éclat.
Nous sommes funèbre adolescence, les héros d’if,
L’infini en d’immémoriales ténèbres, béats…
De nos souches en têtes couronnées, nostalgie, poussifs,
La ligne claire. Pointes du diamant noir, pro-jet blanc.
Ah ! Ah ! Ah !

Bulles de savon s’élèvent dans l’air aux reflets…


4. EXTÉRIEUR JOUR — RUE DE MONTRÉAL

Un jeune homme, aux cheveux bruns et longs, au grand front, affronte la foule ; une détermination de foudre dans les yeux. Tendu tel un arc, Vivien s’élance pour son exercice : la tentation de la mort. N’être plus là ! Corps né nu pour la mort. En cette journée de printemps la neige de l’hiver fond de blanc l’homme. Chaque pas une attention de l’extrême. Cruelle. S’écrouler raide mort au prochain passage pour piétons. Gisant face au ciel. Toute son énergie se rassemble dans une intensité panique qui flirte avec un calme surhumain. Témoin de chaque pas. Gramme de sa chair dans la sensation. Articulations au son du dépli des os. La pression du vent du Nord. Gerçures. La peau, douleur en baiser. Les sons de la rue. Un tout distinct se détache en vapeur. Chaque objet, chaque ligne couleur pénètre la rétine, transforme le monde dans le cerveau. La pensée se percevant dans une bulle… Une jeune fille heurte. Le chien aboie. Les insultes fusent. Klaxons inhabituels. Le rythme devient égal, posé dans le souffle de l’expirant. Le passage pour piétons se fait proche, redouté et chéri. Le compte à rebours est lancé, la pensée entame son décompte. Les chairs mouillées, l’angoisse perle dans le dos, les aisselles ; le ventre entonne son chant au son de cor de chasse dans un désir inédit. Le vide à portée des yeux dans les pas. Précipice zéro. Temps/espace en vrille. Homme venant de face, miroir, traversant avant lui (?) s’effondre en plein milieu. Stupeur générale. Brouhaha. Affolement. Cris. Sirènes. Trou. Mouvements de corps, béance, le bitume. Les yeux croisent le fer. Exaltations. Vision immobile. Nage dans le trouble, Vivien.

Fondu au noir



5. SUR UNE MUSIQUE DE SCELSI, “ RENOVATUR” — ESPACE  VIDE — NUIT DES CLAVICULES

Homme, nu au centre de la pièce se tient droit comme un I. Dans une lumière expressionniste, l’ombre de l’homme, portée sur le mur, démesurément grande, fait les cent pas nerveusement. Le corps de l’homme au centre de la pièce posé comme un I, si petit dans la lumière — il porte sa main droite à la clavicule gauche.

Nathaniel
Un plus un égal un. Un plus un égale un.
Et 315 789 601 + 2 210 333 = 317 999 934
La lumière s’est faite de son jet-je jaillissant, infiniment lumière. Ainsi, je-jet jaillissant lumière n’est à personne.

L’ombre nerveuse arpente les murs. Maugréer, se tordre les doigts, grimaces le masque du visage. Mur. La main d’attraper cet I d’homme nu. Vocable viatique de sa reddition. L’horrible de l’ombre.

L’ombre
Non, non et encore non par mon corps, non.

Si petit, la main droite sur sa clavicule gauche. La clavicule gauche imperceptiblement se met à bouger, pendant que le regard se braque sur l’ombre qui désire fuir.

Nathaniel
Oui est mon nom au non. Oui, oui est mon non. Oui offrande de lumière, négation de l’ombre de je.

L’ombre menace la pièce qui désire l’homme nu, si petite lumière.
L’homme nu, si petite lumière, éclat du rire je-jet jaillissant, grandit imperceptiblement. La clavicule en jeu se déploie délicatement. Oui de chaque note
au-dedans du rire explose le non.

L’ombre
Sang de mes yeux, je renie le oui. Lumière des lâchetés d’idéal ! Je de nuit en nuit mon désir te suce la sève par le sexe en ta personne alitée. Murs, suave finitude. Deux, double redouble, avance encore devant toi-même, laisse-toi aspirer panse. Peux-tu ? Au creux silex de la question fantasme de lumière. Je suis les corps en tension.
Sublime du désir des rouges. Accepte mon ombre gardienne de la réalité double. Mal à qui pourrait y chercher passage ! Ah ! Ah ! Ah !
L’ombre se multiplie. Se querelle en nombre. L’une tombe, l’autre se relève, l’une ricane, l’autre pleure, l’une menace, l’autre devient limace. Addition addiction soustraction division. L’une hyène, l’autre lion, ainsi, ainsi, la clavicule se déploie. L’homme nu imperceptiblement toujours grandit. Sons de la tempête.

Nathaniel
L’affirmation sainte négation de ton non femelle. Oui à ton non. Oui au oui !

L’ombre
J’encuuuuuuuuuuuuuuuuuuuule ton oui aux couilles de tes diatribes d’insecte mou. Potache métaphTysique de tes embrouilles serviles… Guerre à ton ascendance. Guerre !

L’homme nu qui grandit imperceptiblement au centre de la pièce lâche sa clavicule gauche. Se déploie papillon. Sa main gauche s’élance vers la clavicule droite.

Nathaniel
Le pur OUI que l’on recouvre du nom de Dieu ne me servira plus de rien car il est de l’ombre la distance…


L’ombre
Non, non, non, non et non. Bluff. Blague. Je te maudis. Te rage. Te braque. Te suce. Te menace. Tu es ma peau la forme de ma vie. Reviens ou je te…

L’ombre vitupère, se calcine, pisse, hurle, meugle, chie, dégaine l’arme menaçante. Injure extrême de toutes les ombres dans un gigantesque catafalque de refus en avalanche d’eau sur le feu de l’imperceptible grandir juste du je jet………………………………………….l’homme tremble face,
 
 

 

(texte publié dans la revue "La Soeur de l'Ange - 5")
 

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05/07/2007

L'espoir tue

 
Écrire sert le rien, lire ne sert à rien. 
 

 « Il faut faire le désespoir des hommes, pour qu’ils jettent leur humanité dans le vaste tombeau de la nature, et qu’en laissant leur être humain à ses lois propres, ils en sortent. »
René Daumal

 

Je vais écrire un texte au sein de la résistance. Ce ne sera peut-être pas de la vraie philosophie, ni un vrai texte littéraire, mais ce sera une écriture sincère dans la résistance et la guerre de l’homme. Je vais écrire du lieu de l’expérience nUe, autrement… cette parole dure à entendre jusqu’à ce jour. Comment aujourd’hui faire de la philosophie, de la littérature ou un poème… quand « le corps », maintenant, asphyxie dans un camp de concentration et de gazage du dis-positif technique et industriel des temps modernes ?
Continuer à fabriquer un « désir d’espoir » en ce vingt et unième siècle, c’est n’avoir pas accepté de voir cet espoir comme concept-affect-perceptre-couvrant et voilant l’épreuve, en nous, d’une montée d’affect d’origine existentiale. Ne serait-ce pas là le symptôme d’une fragilité et d’une peur de l’inconnu qui fait de l’homme-pensant une autruche devant son péril ? Le « Péril », dont Heidegger aura élaboré l’herméneutique approche à travers le concept « d’Ereignis », est dans mon expérience des limites de la pensée une sensation, aujourd’hui, de la douleur dans la représentation sensorielle du corps. Ce « corps » – mais est-ce le corps, ou une construction mentale ? – menacé par le changement climatique et la pollution à laquelle je-suis excessivement sensitif… la méditation du péril qui menace le corps-de-la-terre, que nous sommes, s’impose dans la sensation de la douleur asphyxiante du mourir. Épreuve cataclysmique pour la représentation « je-corps ». L’estre du Temps de l’Être se joue-t-il dans la douleur ?

J’emploie le mot « être » pour indiquer l’expérience d’un Qui qui n’est pas sujet, mais l’inconnu ouvert. Le mot « être », ici, se départit du cheminement heideggérien en cela que mon écriture est à la merci de mots auxquels je dis merci de me résister-à-dire-l’évidence : la simplicité même de l’expérience vivante de respirer maintenant.

je dis respirer – car depuis l’écriture de l’expérience nUe, le mot « résister » est cela même qui a été balayé par l’épreuve de suffocation physique, dans laquelle le monde de la civilisation industrielle m’a contraint à la douleur du mourir, en lien avec le déploiement de la technique et de la marchandisation de nos chairs. Nos chairs en tant qu’ordure, fumier et compost pour les pompes funèbres de notre sécurité sociale.

Ce qui sauve serait-il dans l’endurance de la pensée ou dans sa déprise jusque dans la sensation et le sentiment ? Et la question se pose : qui a l’amour de la sagesse (philosophie) et qui écrit les textes et qui les interprète et qui est Quoi ?

Ici le quoi est l’épreuve ignifiante du Qui. Le monde en tant qu’ensemble se révèle être mon pire ennemi… ou mon meilleur ami pour aller au cœur du volcan. Aller au cœur du volcan de l’ignifiction, voilà ce à quoi le quoi du monde m’a contraint dans l’expérience nUe.

L’éveil de la douleur du mourir fait mal. Le mal est là dans la ren-contre de quoi vers qui. De qui vers quoi. Car ce sont toutes les volontés de la volonté de pouvoir sur moi et de moi sur les autres qui provoquent et invitent à la guerre de tout contre tout.

Il n’est pas question de prendre pour argent comptant le « dieu est mort » de Nietzsche et « la fin de la métaphysique » de Heidegger sans proclamer aussi que : « la raison pensante est la mort ! » Pour preuve l’enjeu de la tragédie planétaire dans laquelle nous sommes, et que très peu d’intellectuels méditent en profondeur, trop préoccupés de faire procès au philosophe du passé pour ne pas réaliser que leur collaboration collabore à l’idéologie géocidaire du présent.
Ne pas en rester au conditionnement de la post-modernité et de la raison métaphysique : deux farces de la résistance à l’expérience directe de l’effondrement des croyances. Impossible hurlerez-vous ! Rien de ce qui est impossible ne nous est interdit ! Voir nous éviterait d’avoir des boucs émissaires tels Platon — la tête de grec de la modernité ! ou Jésus, Mahomet – les nouveaux coupables ! voire Nietzsche pour d’autres… la métaphysique et l’immanentisme… sortir du désir mimétique et devenir mature, quitter la salle de projection du penseur et de la chose pensée !
L’« Événement » est maintenant, dans la dynamique du temps retourné, celle de l’intelligence du vivant où se conjuguent tous les temps qui sourdent en puissance de l’instant.

Vous confier que je suis arrivé au point où j’apprends à ne plus résister à…
L’Axe du Néant de F. Meyronis face au nihilisme qui nous menace de géocide ? L’hédonisme athée de M. Onfray ? Le retour des religions ? Comment résister ? Et à quoi bon ? Voilà deux questions en une !
Le géocide se produit partout tous les jours. Ne pas alarmer inutilement les populations, qui paniqueraient inutilement, diraient nos politiques de l’espoir pour l’espèce. Ne serait-ce pas qu’en vérité il ne faut pas inquiéter les industriels occupés à piller et violer l’énergie de la terre ? Nous sommes dans le four et le monde fait comme si c’était hier, en scénarisant le devoir de mémoire et de fiction avec sa « moraline » contre l’angoisse. Foutaise ! Affreuse peur de l’homme-fiction désirant des histoires qui font peur encore et encore… Ah ! ce désir d’histoires ! L’homme réfléchit d’un lobe du cerveau sur le mal pour ne pas l’éprouver maintenant en train d’œuvrer dans l’angle mort de sa pensée. Coupé ! La vie (mais était-ce la vie ?) de la planète est menacée, voilà le Quoi du problème apparent. Quand l’effondrement de toutes les représentations s’impose, par un choc, et l’évidente loi de l’impermanence, alors le rien de toute pensée met en échec toutes les stratégies de fuite…
Laisser place à l’intelligence spontanée du silence ! dit le poète hors lieu.

La raison est morte ! et toute sa lumière, comme le « dieu » d’hier, elle ne peut rien contre l’homme endormi dans ses rêves ! Ô miroir ! Ô mouroir en ma vaine jouissance !

Je n’ai aucun espoir à faire fleurir dans la résistance. Non, je dois consentir à mourir à la douleur du « qui » physique, ce couac.

Il faut bien mourir de quelque chose, me dit le « On ». C’est vrai, il faut mourir, mais pas mourir tel que la raison de finitude pense la chose-sous-la-main. Non, mourir dans l’ignifiction de l’impuissance totale, épouser au cœur du volcan la douleur du Qui résistant à sa disparition.


Et si l’homme n’était que ce lieu transitoire d’esquive de l’impensable — la réalité même ? Ce qui l’aura aidé et constitué un temps : la pensée réflexive, fonction de représentation de l’inconnu, devient maintenant un obstacle générique à la pression de l’intelligence du vivant qui l’excède de part en part ? À la différence d’Alain Badiou qui croit en un être mathématisable, je réalise dans ma solitude que c’est l’inconnaissance de tout sur tout qui est ma réalité. Le savoir et le connaître sont du domaine de l’ignorance qui sépare et travaille (par le négatif refoulé et apparent – science de l’ontique) avec l’intell-igence de l’énergie du vivant. Ne sommes-nous pas dans une crise de saturation sémiotique et sémantique qui nous fait perdre l’assurance dictatoriale de notre habitude à identifier les rapports du signifiant au signifié selon des affects subconscients et un corps inconscient ? Portée par les philosophes, les poètes et les artistes, la modernité, depuis Nietzsche et Artaud, prône « l’absolu du corps », mais nous allons dans cette catastrophe éco-égo-logique avec des corps niés et génocidés !

En mon bunker de Melun mon amour, le corps, cet inconnu, a asphyxié jusqu’à hurler muettement sans que personne… personne ! RIEN ! L’épreuve de l’impuissance, de l’impasse et de la totale solitude a été la réponse !

Et le monde de faire « comme si de rien n’était » ! Quand bien même Godot serait , dans tous les camps d’extermination, je suis persuadé qu’il n’y aurait qu’un ridicule pourcentage d’individus pour lui tendre la main et accepter d’être sauvé. Sous couvert de l’impuissance de « Dieu » et d’un « Mal absolu » qui tenaillerait l’humanité, le pape, au nom (non) de l’Église, accrédite cette croyance, voilant, selon mon expérience, LA résistance dans l’homme à ce qui le sauve depuis toujours.
Ce dont les représentations religieuses et scientifiques nous coupent, c’est de l’expérience directe des trois points d’entrée et de sortie existentiaux (de la bulle mentale) que sont la jouissance, l’angoisse et la douleur, d’où s’éveille le noble sentiment du désespoir face à l’impasse humaine. Il n’y a nulle part où aller. L’ENFER EST PSYCHO-PHYSIQUE, voilà le principe de réalité que le monde fuit, et pour cause… si nous n’avions pas peur de l’intelligence non duelle, nous réaliserions que « le mal absolu » est le point d’épreuve où notre porosité est convoquée, par la confrontation avec l’inconcevable de l’homme, orchestrant le piège du pire ; miroir de notre dureté à recevoir, à accueillir la fin de toute illusion, l’amour pour nul objet.

Le nihilisme n’est rien d’autre qu’une phase par laquelle tout individu et toute civilisation doivent passer afin de prendre conscience des illusions… entraînant la déconstruction et la dissolution de tous les schèmes de la mémoire qui nous sépare de l’intelligence non-mentale.

Et si nous étions à ce point d’ignifiction où l’intelligence de la puissance de vie livre le fond du secret et du mystère soi-disant « impensable » du « mal » ? Ce mal à vivre. Et si nous n’étions encore jamais nés à la vie telle qu’en elle-même ?

La « réalité » comme masque du réel.

Cette crise de toutes les représentations est une aubaine pour le sentiment et la sensation d’autre chose. Encore faut-il consentir à l’angoisse et à la douleur ainsi qu’à la jouissance pour toucher la triade du désespoir. S’éveille alors spontanément la vision pénétrante de l’impasse inéluctable !

Dans l’abîme du mourir, par dioxine de nos ordures, la moindre pensée se révèle être la productrice des douleurs et phantasmes de l’être-pour-la-mort. Chut !

La lucidité est donc sans espoir. Lecture de Cioran comme antidote à toute tentation de fuite pour éprouver enfin l’impasse, qui nous sauve par adhésion à la souffrance du monde.

« La méprise dans laquelle vivent les domestiques – et tout homme qui adhère au temps est un domestique – représente un véritable état de grâce, un obscurcissement ensorcelé ; et cette méprise – ainsi qu’un voile surnaturel – couvre la perdition à laquelle s’expose tout acte engendré par le désir. Mais pour l’oisif détrompé, le pur fait de vivre, le vivre pur de tout faire, est une corvée si exténuante, qu’endurer l’existence telle quelle, lui paraît un métier lourd, une carrière épuisante – et tout geste supplémentaire, impraticable et non avenu. »

QUOI résiste à QUI ?

Puis-je répondre à la Question si je n’ai pas eu l’expérience voyante qui monstre le film du penseur-pensant comme une bulle où le temps et l’espace sont les produits de ce film ? En cercles superposés et vicieux nous sommes structurés en un langage (chiffre-mot-image) dualiste qui opère et désire forclore le vide-plein-de-la-joie sans mesure !
Donc qui est qui pour résister à quoi ? Quoi étant selon l’expérience ce qui n’est pas moi, c’est-à-dire non-moi. Ce non-moi, ce je qui est un autre, ce tout autre, ces autres, ce monde, ce quoi… Ce quoi pourrait-il être autre que ce que je suis ? La question est intense et irrésistible ! La question est un éprouvé si extrême qu’elle nécessite un retournement de la pensée pour répondre à l’énigme. Intenable dans la sensation et le sentiment, le volume de mon exister veut une réponse.

Qu’est-ce que penser nous cache ?
Qui suis-je ?
Retourner l’index de la pensée du dehors du je vers lui-même, voir sa peau est un tour de force inhabituelle pour le penseur. Ainsi, le quoi interrogé fait face à son qui. Éprouver sa résistance maintenant dans le retournement vers un « je » qui se voit visé, lui qui se dissémine et se dissimule dans le fait de penser en mots et images son oubli vers le quoi.
Qui-Quoi sont dans le même bateau… À quoi bon interroger le qui me direz-vous ? Dans l’angoisse de la douleur du mourir il y a cette sensation, ce sentiment que, ce qui fabrique l’impasse est le passage d’un consentir à perdre la production et la chose produite. De l’intensité de la Question brûle l’industrie de la culture du rêve. Voilà le grand art ! La solitude et son impuissance face au quoi nous imposent…
Ne plus résister, ou ne plus faire comme si de rien n’était : c’est ! Le mourir est ce qui est en cours sans tarder. Cela aura toujours été. Et ce mourir, serait-ce mourir à ce qui fabrique la souffrance, la douleur et le cadavre ? Oui, c’est cela, je le sens ; ça se vit paradoxalement. Car à force de mourir exilé, ignoré de tout le monde, seul, inexistant ??? à force de mourir par asphyxie d’être-au-monde, s’éveille autre chose que qui ou quoi. Au cœur de la résistance du qui contre quoi est l’irrésistible abandon à ce qui est au cœur, le secret agissant tel le cœur de la fleur qui peut enfin donner. Donner ce qui est puissance aimante au cœur du creux du mal de la chambre à gaz mondiale, depuis toujours.

Qui suis-je ?

Le pistolet de la Question contre la tempe. Hold-up ! Épochè spontanée et ultime, qui ne laisse plus aucune place à l’a priori d’aucune sorte, que ce soit du quoi-monde ou de la cause de nos effets. Ni cause ni effet ! Ni production ni chose produite ! Ni être ni non-être ! Ni être ni étant ! Ni être ni penser le même ! Qui suis-je ?

Qu’on le veuille ou non, tous les hommes sont conviés à ce point d’ignifiction où disparaissent dieu(x) et diable(s), la raison et l’irrationnel, le corps et l’esprit, l’être et sa dangerosité dans le « péril ».

Ni dieu ni maître ni diable ni raison ! Ni arrière monde ni devant monde ! Ni esprit ni matière !

AUTRE CHOSE

Oser se laisser choir dans le volcan de la Question sans distraction des questions, c’est être invité au cœur du questionneur et répondre à l’appel de la puissance de la vitesse du vide qu’est la vie nouvelle ! Zone à risque du qui perd quoi gagne !

Quoi ?
Elle est re- trouante ? trouvante ? tournante ?
L’amour
Qui !


Je viens d’écrire un texte qui de la guerre dans les lettres conduit à la solitude aimante de l’homme sans pour-quoi
.

 

 

(texte publié dans la revue "La Soeur de l'Ange - 5")
 

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