26/07/2007
Daumal le Voyant
(nathanaël flamant)
Transcription d’un moment de parole vivante,
à Charleville-Mezières, le 12 octobre 2004.
Daumal le Voyant : de la « Lettre du Voyant » d’Arthur Rimbaud au « poète blanc » chez René Daumal.
La poésie ne sera jamais écrite. Ou elle ne sera toujours écrite que sur du sable, par la main du vent, dans l’œil du feu. Rappeler ceci : la poésie n’est qu’en sa source, le poème est sa trace mortelle, c’est déjà venir au lieu de la parole et du chemin d’homme, au centre de la voix et de la voie, de René Daumal.
Daumal, le Voyant.
J’aurais rêvé, la poésie aurait rêvé – la poésie rêve t-elle ? Si oui, en quel sens ? Par quel sang ? Il y a le sang de certains rêves plus qu’humains, sang à blanc du cri des métamorphoses, qui déclôt la vision. La vision qui met en mouvement la parole qui l’incarne ou tend à l’incarner. L’advenue de l’avenir dans le maintenant qui le devient.
J’aurais aimé, puisque « Daumal le Voyant » ne constitue pas à proprement parler un titre, mais plutôt le signe de notre rencontre de ce soir – un signe qui annonce, qui rassemble, qui nous rassemble – j’aurais aimé qu’il n’y eût pas de signe. Rien qui annonçât quoi que ce soit. Pas même un certain quelqu’un. Une expérience, « pure et simple ». Mais…
Daumal le Voyant : ce n’est pas un simple clin d’œil, une simple accolade à « Rimbaud le Voyant », titre du livre de Rolland de Renéville. C’est plutôt une question d’essentielle fidélité – de Daumal à Rimbaud. Et cette fidélité est d’autant plus essentielle qu’elle est inapparente. On ne s’attend pas, a priori, à voir mariés Daumal et le Voyant. C’est vers cette fidélité essentielle, intime, difficile à entendre, que je souhaiterais me diriger lentement, avec vous, ce soir.
Cette fidélité est d’autant plus étrange que Rimbaud, cette monstrueuse précocité qui, à quinze ans, était déjà le signe d’une promesse d’intégralité de la fulgurance de l’esprit, de la grâce du cœur et de l’énergie vitale, est elle-même difficile à recevoir. Je veux dire qu’on en reçoit, ou non, le choc ; c’est tout.
Rimbaud n’a pas indiqué lui-même le « terrain » de la fulgurance qui l’a traversé. Et, en me promenant parmi le cimetière du cent-cinquantenaire de la naissance du « poète maudit », ici, dans les rues de Charleville, comme dans celles de Reims pour la commémoration des enfants-prodiges de la ville, je me disais, qu’en fait, il y a deux grandes manières d’étouffer la fulgurance. Ou on la tait – et j’allais dire : on la tait à mort – ce qui caractérise la longue occultation du Grand Jeu ; ou on fait un bruit assourdissant autour d’elle – et c’est le lot d’Arthur Rimbaud, le plus connu de nos poètes, c’est-à-dire : le plus profondément méconnu de nos poètes.
Pour m’approcher de cette fidélité essentielle, je rappellerai d’abord que Rimbaud fut le grand ascendant poétique de l’avenir de la poésie française (et, sans doute, pas seulement française). Ascendant comme pro-venance et donc comme a-venir. Ascendant poétique qui a engendré, provoqué, à travers les plus grands poètes français du XXe siècle, une forme très haute de fidélité : fidélité à l’éclair, chez René Char par exemple. L’éclair qui, en se retirant, illumine tout un ciel. Et on a là la forme propre de la brièveté d’aphorisme qui caractérise le centre de la parole de Char. Par exemple : « le présent est un jeu ou un massacre d’archers ».
Fidélité à la saveur, chez Saint-John Perse. Fidélité à l’énergie disloquante de l’image qui en libère la saveur. La saveur, c’est-à-dire : non pas le goût, mais la couleur et le son – comme, dans les pays du sud, dans les printemps d’Espagne, la grenade mûre éclate et c’est… un bourdonnement de rouge.
Des poèmes comme Nocturne vulgaire ou Barbare, dans le recueil des Illuminations – « Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; elles n’existent pas » – libèrent des images qui sont à l’origine directe du surréalisme, des images dans lesquelles la déflagration de l’imaginaire se trouve déjà entièrement contenue. Cependant, avec le surréalisme, on ne peut pas tout à fait parler de fidélité mais, plutôt, de redevance, car on sait qu’André Breton et le surréalisme n’auront pas été complètement fidèles à la voyance rimbaldienne ; et René Daumal, à 22 ans, écrivant à André Breton cette phrase prophétique, traduit mieux que je ne pourrais le faire cette redevance non-fidèle du surréalisme à Rimbaud – Daumal écrit : « méfiez- vous, André Breton, de figurer plus tard dans les manuels d’histoire littéraire, alors que si nous briguions quelque honneur, ce serait celui d’être inscrits dans l’histoire des cataclysmes ». Non-fidélité au cataclysme, non-fidélité à la brûlure de soi, non-fidélité au risque de l’homme et de la parole investis tout entiers dans leur dissolution pour…
Fidélité à la ferveur, chez Claudel. Le poète de Tête d’or, le poète qui déclara lui-même avoir reçu sa conversion, son « entrée » en Dieu, derrière un pilier, à la suite de la lecture des Illuminations, est un grand poète, plein de ferveur. En ce sens, il y a une fidélité claudélienne à la grâce de Rimbaud ; mais, contrairement à la ferveur chrétienne de Claudel, la grâce rimbaldienne n’appartient à aucune tradition religieuse, à aucune filière spirituelle. Elle se libère de tout passé parce qu’elle porte un tout-autre avenir.
Fidélité au nerf, chez Antonin Artaud. Ou plutôt à l’innervation – innervation magnétique, mise en branle, en transe, de l’anatomie subtile du corps énergétique vital. « Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse ! » : est-ce Rimbaud ? Est-ce Artaud ? Artaud a de Rimbaud repris et creusé la Voyance chamanique, la Voyance à partir de l’œil du ventre. Et en prononçant ce terme : « Voyance », la plus essentielle fidélité qui ait été… la plus essentielle fidélité… est celle du Grand jeu, à travers sa grande trinité : Roger Gilbert-Lecomte, René Daumal, André Rolland de Renéville.
Fidélité à la Voyance. Là, nous touchons à ce qui est proprement l’héritage intime, fulgurant du cataclysme rimbaldien. Cependant, ces trois hommes (Renéville, Lecomte, Daumal) n’ont pas une fidélité à la Voyance qui est du même ordre.
André Rolland de Renéville n’est sans doute pas allé aussi loin que Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal, n’ayant pas brûlé en tant qu’homme et en tant que poète jusqu’où ses deux phrères ont brûlé. Il est demeuré, pourrait-on dire, ce théoricien génial de la poésie française, tel que, sans doute, nous n’en avions pas eu depuis longtemps et peut-être même jamais avant lui. Ce que nous devons à Renéville, c’est d’avoir entendu qu’il fallait sortir Rimbaud, ou la Voyance de Rimbaud, du mythe chrétien. Et c’était là une opération fort difficile parce que Claudel d’une part, mais avant lui déjà Verlaine, avaient commencé d’inscrire très puissamment Rimbaud dans leur propre visée.
André Rolland de Renéville entendait avancer sur une crête difficile : dire ou redire l’aspect incontestablement messianique d’Arthur Rimbaud, mais un caractère messianique retiré de la dimension chrétienne, en laquelle Rimbaud, vous le savez, a beaucoup… tout simplement… souffert. Et, à la différence de la souffrance baudelairienne – Baudelaire étant peut-être le dernier poète en France qui incarne, sans en sortir, la crise du christianisme – le cri de Rimbaud tente une percée ailleurs, ce que Renéville sera le premier à entendre. Renéville entend qu’il y a une nostalgie essentielle qui habite Rimbaud : la nostalgie de l’Orient. Non pas, bien entendu, une nostalgie de voyageur paradisiaque mais une nostalgie de sortie de la prison humaine. Rimbaud, tout jeune, comme ensuite Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal, sera déjà fatigué d’être humain : d’être inscrit dans cet horizon de souffrance qui n’en finit pas, avec, au bout, la finitude de la mort.
On pourrait dire que s’équilibre, pour la première fois dans le regard porté sur ce phénomène, la puissance d’un Claudel, qui tente de rapatrier Rimbaud dans le mythe chrétien, et celle de Renéville qui tâche de le rendre, en le lisant, à son « état primitif de fils du soleil », ce soleil se situant en Orient. Pour Renéville, la Voyance de Rimbaud est celle d’un ascète ; d’un ascète qui cherche, par tous les moyens, à perdre cette croyance qui nous colle tous à la peau, à savoir que nous serions un moi « éternel », individuel, ayant un libre arbitre, décidant à volonté de notre propre vie. Cependant, à lire en toute profondeur l’œuvre de Rimbaud, on s’aperçoit que ce n’est ni ceci ni cela. Il y a cette aspiration essentielle à l’Orient, cette lutte, aussi, terrible, avec la dimension chrétienne, mais il y a surtout la recherche d’un « autre chose », d’un inconnu qu’il mettra toutes ses forces à essayer de nommer, à même une langue qui doit subir une révolution radicale, car, comme il l’écrit dans la Lettre du Voyant : « les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles ».
Et ce n’est pas rien que d’entendre ce que signifie exactement cette phrase. C’est entendre que, pour lui, tout est vieux, absolument tout. La littérature est vieille ; la croyance que l’écrivain, le poète, serait l’auteur de ce qu’il écrit est finie ; la croyance de tout un chacun que sa réalité d’homme s’arrête, est constituée absolument, comme dirait Roger Gilbert-Lecomte, des « limites de sa peau », est ruinée : « Je est un autre ». Mais, surtout, ce qui est fini… et c’est le terrible secret de la Voyance rimbaldienne qui, encore aujourd’hui, est certainement loin devant nous – autrement dit, cette Voyance n’appartient pas au passé mais elle vient sur nous – ce terrible secret, il est dit en un seul vers, dans un de ses tout premiers poèmes ; il a quinze ans et demi ; il écrit dans Soleil et chair : « Car l’Homme a fini ! L’Homme a joué tous les rôles ». Le pressentiment, la prémonition, la prescience, l’appel que Rimbaud incarne, c’est déjà la fin… de l’espèce humaine.
Lorsqu’on parcourt intensément cette œuvre, on s’aperçoit que de nombreux signes de cette vibration reviennent. Dès le Bateau ivre, énigmatiquement : « Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ! ».
Dans d’autres poèmes… dans Being beauteous, qui commence : « Devant une neige un Être de Beauté de haute taille » et se termine : « Nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux »… dans Adieu : « posséder la vérité dans une âme et un corps »… Car l’Homme a fini et Rimbaud voit venir un autre Être : autrement dit, la forme humaine n’est pas le dernier mot de l’incarnation de l’Esprit. Et ce que projette Rimbaud, c’est peut-être tout simplement, après l’Être pensant : l’Homme – car nous sommes sans cesse en train de penser : nous ne vivons pas, nous pensons que nous vivons, à tout moment ; nous ne sommes pas là, nous ne sommes pas présents « âme et corps », « la vraie vie est absente »… – ce que voit venir Rimbaud, c’est un autre Être qui serait peut-être, après l’Être pensant, réellement l’Être poétique : un « Être de Beauté de haute taille ». Et cet Être serait caractérisé par ce qu’il tente de nommer aussi, dans le dernier poème des Illuminations, à savoir Génie – qui ne porte pas ce titre pour rien non plus, car il s’agit bien de l’avenir ou de l’advenue d’un nouveau Génie de l’amour : « Il est l’amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue »… Si « l’amour est à réinventer », c’est qu’il est en quête d’une dimension plus vaste de lui-même, que ni la dimension christique ni la dimension des traditions multiples de l’Inde ne suffit à incarner « corps et âme ». Des êtres comme le Christ ont incarné la liberté, l’immortalité de l’âme dans le Ciel et sont venus sur Terre, porteurs de cette lumière céleste, mais ce que Rimbaud pressent c’est la (ré)conciliation de la matière et de l’esprit dont parlera Roger Gilbert-Lecomte. La sensation que, peut-être, la matière est l’esprit de l’esprit, et que nous ne comprendrons rien ni à la matière ni à l’esprit, ni au corps ni à l’âme, tant qu’il n’y aura pas un corps-et-âme, incarné là, sans cesse.
Dans Génie aussi, il prononce « la terrible célérité de la perfection des formes et de l’action », ce qui donne à entendre quelque chose d’un tout autre ordre que les gestes saccadés, hachés, maladroits dont est pourtant capable cette merveilleuse machine qu’est le corps humain, mais qui est encore loin d’une vie plastique du corps. Et aussi, d’un seul trait, entendre que la langue que nous parlons à travers des grammaires est encore trop articulée, trop cassante. Cette langue qui serait « de l’âme pour l’âme », qu’il évoque et invoque dans la Lettre du Voyant, ne serait-ce pas une première manière de s’approcher d’une modulation ? Je ne dis même plus qu’il s’agirait d’un langage, mais d’une modulation, une modulation…
Il est évidemment impossible de parler de cette vision, puisqu’elle n’est pas encore. C’est pourtant ce que Rimbaud a tenté. Ce qu’a soutenu ce « tout jeune homme » est surhumain, est déjà surhumain. Et je ne sais pas si, dans le bruit assourdissant qu’on fait autour de lui aujourd’hui, je ne sais pas si nous sommes encore capables, ou si nous avons jamais été capables, de ressentir ce que « la grâce » a déjà tenté de nous dire à travers ce génie humain.
De ce point de vue on pourrait dire que Roger Gilbert-Lecomte est « l’enfant-voyant » de Rimbaud et le seul. Si, comme signe de notre rencontre, j’avais dit « Roger Gilbert-Lecomte le Voyant », il n’y aurait pas eu de surprise ; en nous ça dit : « bien sûr » ; bien sûr, parce que Roger Gilbert-Lecomte incarne particulièrement « l’horrible travailleur » dont parle Rimbaud, qui « commence par les horizons où l’autre s’est affaissé ». À tel point qu’on trouve dans l’œuvre de Lecomte des expressions littérales, des « citations invisibles » de Rimbaud lui-même. Si je parlais le langage des gitans, je dirais que leurs sangs ont été mêlés, qu’il y a chez Lecomte les stigmates de la fulgurance du verbe rimbaldien. Parce que Roger Gilbert-Lecomte est prophétique, parce qu’il est engagé dans une vision du devenir de l’esprit, parce qu’il annonce aussi, dans des textes aussi fondamentaux, violents, étranges que L’horrible révélation, la seule ou La lézarde, ce qu’il nomme « le troisième homme », parce qu’il sent, lui aussi, que nous sommes entrés dans le temps du « grand insecte », de l’asphyxie de l’humain et du vivant sur terre, la filiation, la fidélité essentielle est évidente. Mais Daumal…
Daumal le Voyant ? C’est difficile à toucher. Parce que Daumal n’est pas fulgurant (ni comme Rimbaud ni comme Lecomte), parce que Daumal n’est pas hurlant (comme peut l’être Artaud), parce que Daumal est d’une âpre sobriété, que sa parole dégrisée ne consonne pas avec l’idée commune d’une « vision délirante ou géniale », où donc porte-t-il une fidélité de Voyance ?
Elle transparaît le mieux dans ses deux derniers textes, deux textes, par conséquent, qui n’ont pas été écrits pendant la période du Grand Jeu, mais dix ans après. Il s’agit de La guerre sainte et de Poésie noire, poésie blanche.
Ces deux textes ne font pas beaucoup de bruit ; ils portent pourtant, dans le monde des Lettres, une vraie révolution et un grand courage. Daumal est, en Occident, peut-être le premier poète à indiquer une voie qui pourrait concrètement mener au dépassement de la souffrance et à la traversée de la mort. Il tente de l’indiquer sur deux fronts, qui jusque-là étaient restés radicalement séparés, à savoir : la vie d’artiste (de créateur, de poète) et la vie d’homme. Cette séparation entre l’art et la vie, voilà ce qui déchire la conscience de René Daumal.
Poésie noire, poésie blanche est une première méditation concrète sur ce qu’est le métier de poète, car il s’agit là d’un métier. « Métier » au sens où la poésie est aussi rigoureuse que la rigueur, par exemple, de la science ou de la philosophie. La poésie n’est pas un rêve qui permettrait de s’échapper de l’affaire d’être homme.
Interroger, méditer le métier de poète dans Poésie noire, poésie blanche et, dans La guerre sainte, indiquer parallèlement, conjointement, la question du métier d’homme. Ces deux textes sont écrits en 1940 et 1941, c’est-à-dire en pleine guerre. C’est pourquoi, aussi, le texte de La guerre sainte est à la fois si peu audible et si foudroyant : couvert par le bruit d’une guerre qui, comme toutes les guerres extérieures, n’est que la mise en scène, l’image projetée de la guerre intérieure qui déchire l’humanité de tout être humain, et dont René Daumal commence à indiquer précisément les données.
« Je vais faire un poème sur la guerre.
Ce ne sera peut-être pas un vrai poème,
mais ce sera sur une vraie guerre. »…
La guerre dont il veut parler, c’est ce qu’il nomme La guerre sainte, la guerre de l’homme qui se retourne sur lui-même et voit qu’au lieu d’être un « je pense » donc « je fais », donc je, je, je, voit qu’il est le champ permanent d’un combat de forces. Ces forces qui se combattent sont au départ tout à fait inégales : au centre, « la chambre du vainqueur, la chambre royale » où règne le silence foudroyant. Autour, toutes les voix qui empêchent l’entrée dans cette chambre, voix de l’orgueil, du mensonge et de la paresse. Orgueil de se croire auteur de ses actes et de sa vie, mensonge de ne jamais vouloir se montrer dans sa nudité, sa misère, sa laideur, son malaise, sa souffrance de pâte humaine. Paresse enfin qui va de pair avec notre permanente arrogance – cette paresse consistant, pour le poète, à utiliser des phrases toutes faites, des belles images, qui fascinent, qui séduisent. Daumal en démonte tous les ressorts, indiquant pas à pas une autre voie de l’écriture, pour ainsi dire : une prêtrise du mot. Si Daumal est Voyant, c’est de montrer la manière de commencer la vraie guerre, c’est-à-dire la vraie paix.
La Lettre du Voyant (de Rimbaud) contenait déjà beaucoup d’axiomes de cette désidentification à la pensée d’un je qui serait autonome, auto-consistant, invariable. Mais elle va, pour ainsi dire, trop vite ; elle est d’une densité trop rapide pour que nous puissions entrer concrètement, expérimentalement, dans l’apprentissage de cette décantation intérieure qui conduit à ce silence d’où naît la vision. Car tant que nous sommes plongés dans le bruit de nous-mêmes, dans la mécanique de la pensée désirante… on ne peut pas voir. Car voir n’est pas penser. Voir c’est pourfendre la pensée. Et cela ne se peut que quand on est prêt à une solitude radicale qui, de l’intérieur, voit que ce que nous prenons pour la réalité est une magie noire, une illusion fascinante où se perpétue notre complaisance pour ce que nous appelons nous-mêmes.
Ce n’était pas une affaire littéraire le Grand Jeu, Rimbaud non plus. On est si vite repris par la mécanique des mots. On a beaucoup de mal à toucher ce qu’est la poésie parce qu’on ne voit pas que notre psyché n’est qu’un défilé de mots et d’images, et que tout ce qui a lieu dans le monde, a lieu par les mots-images. Une déclaration de guerre, c’est le pouvoir d’un mot qui a été plus fort qu’un autre.
C’est pourquoi le poétique a une si profonde importance : parce que le mot est proprement magique, du côté noir ou du côté blanc. Il induit la mort ou la possibilité de la lumière ; il induit la souffrance à perpétuité ou la possibilité de s’en délivrer ; et cela à chaque instant. Et le métier de poète pour Daumal était douloureux car, à chaque instant, il s’agissait de s’extraire des phrases-cadavres qui trament notre pensée et font que nous répétons, comme des perroquets, un vocabulaire, une grammaire, une syntaxe de mots et d’images qui sont, perpétuellement… la souffrance…
Je suis venu ce soir pour m’adresser à vous et je ne sais pas si je m’adresse à vous, je ne sais pas… Est-ce que cela s’adresse à vous ?
Question : Est-ce qu’il n’y a pas un peu de fatalisme à dire « on ne pense pas, on est pensé » ? Ça nie tout : ça nie à la fois l’incarnation du Verbe donc toute religion, ça nie aussi la psychanalyse qui passe par le Verbe.
Ce n’est pas un fatalisme de dire « on est pensé », c’est une vision, c’est la vision d’un fait. C’est la vision qui voit que nous sommes des machines pensantes et qu’il n’y a pas de penseur. Nous ne pouvons pas décider de penser ce que nous voulons penser, ou de ne pas penser ce que nous ne voulons pas penser. Chacun peut en faire l’expérience. Rentrez chez vous ce soir, allongez-vous sur votre lit et décidez donc de penser telle chose. Votre soi-disant pensée sera sans cesse court-circuitée par d’autres pensées : donc, où êtes-vous, vous qui croyez penser ? De la même manière : quand vous êtes obsédés par la jalousie, la séparation ou le deuil – je parle de pensées profondément obsédantes –, vous pouvez faire tout ce que vous voulez pour en sortir, c’est là.
Et il y a un véritable vertige, oui, une commotion vertigineuse à réaliser que la pensée nous pense. C’est dans cette commotion que peut se produire le choc, le « déchirement » de l’œil qui voit. Cet œil est en amont de la machine pensante et désirante. Dire une machine pensante ou une machine désirante, c’est prononcer la même chose, puisque la pensée et le désir c’est le même mécanisme de division. Le désir est une mécanique du manque qui désire toujours autre chose que ce qui est là. Et la souffrance, c’est cette friction entre ce qui est là et l’impossibilité de le vivre en tant que tel puisque l’on manque sans arrêt d’autre chose. Entrer dans ce troisième œil » dont parle Roger
Gilbert-Lecomte, c’est revenir à une instance unitive qui voit, non pas ce que la pensée pense qu’elle voit, mais voit ce qui est – ou ce qui advient, s’il s’agit d’une vision dynamique de l’avenir venant sur nous.
Cet œil ne se déclôt que par un processus alchimique, celui que montre René Daumal, un processus douloureux puisqu’il brûle notre identification à la pensée-de-je. Voir que ce sujet est une illusion, c’est vivre la torture d’une métamorphose comparable à la mue d’un serpent. Il s’agit, littéralement, de s’arracher d’une peau morte. L’impossibilité de continuer à vivre dans un état de souffrance de plus en plus dense, de plus en plus constant, de plus en plus aigu, fait qu’il y a tout-à-coup décollement, cri, appel à sortir de cette machine à désir qui fait de nous sans cesse des errants et des souffrants. D’où la difficulté de nous sensibiliser à notre propre insensibilité. Car il y a deux modes de la souffrance : celui de la plupart des gens, qui sont dans une souffrance énorme mais endormie, anesthésiée – et la souffrance, au fond, c’est d’être insensible, un bloc de glace, un mur, c’est de n’être touché(e) par rien, isolé(e) dans une peur de tout. De tout, c’est-à-dire de l’inconnu qui arrive, de la vie qui vit. Et l’autre mode : « actif », « lucide », « réveillé »,
« chirurgical ». Alors la souffrance n’est plus seulement subie, elle est soufferte. Elle devient le feu qui la brûle, la déracine. Lorsqu’on est désidentifié(e) de cette croyance en la mémoire traumatique de soi-même, alors vient le souffle, la respiration du libre, alors peut venir l’élan, cette énergie-de-vie qui
« soulève des montagnes ».
C’est parce que nous nous laissons dissoudre et détruire que peut entrer en nous une puissance d’un tout autre ordre, un feu d’une tout autre flamme. Nous nous déplions, nous nous dévissons, nous nous décrispons de cette volonté acharnée d’être un sujet séparé et auto-consistant. Il n’y a donc pas de fatalité : il y a l’enjeu, à travers la voyance poétique, de pouvoir enfin voir sur quels rouages exacts reposent le conditionnement de la souffrance humaine et donc la possibilité de s’en délivrer. Découvrir que nous avons une psyché, qui n’est qu’un cinéma intérieur de mots et d’images, de mots qui s’imagent et d’images qui parlent, et que ces mots-images sont une texture de traumatisme, de mémoire et d’attente angoissée, dévoiler ce fonctionnement cinématographique de la conscience humaine, c’est la Voyance.
La psychanalyse… tout est alchimique n’est-ce pas, tout sert à tout, c’est ce que nous ne parvenons jamais à voir. Nous sommes en lutte avec nous-mêmes de ne pas parvenir à voir l’intelligence globale de tout – de ce qu’on nomme le bien et le mal, le haut et le bas, le noir et le blanc… mais, quel que soit le nom qu’on lui donne (un nom, n’est-ce pas, c’est un business… et nous ne possédons rien…), tout va de « Dieu à Dieu », de « l’Amour à l’Amour », de « l’Intelligence à l’Intelligence » ou de « l’Inconnaissable à l’Inconnaissable ». Et le noir, ce qu’on appelle le noir dans l’œuvre au noir, dans l’alchimie, c’est cette pierre de touche qu’on utilisait pour vérifier l’authenticité, la pureté de l’or. Tout ce que nous vivons, individuellement ou collectivement – puisque nous sommes dans un moment alchimique planétaire très noir (quelle détresse sur cette planète) – permet d’éprouver le degré de puissance de la lumière, sa véracité, car la lumière n’est pas sentimentale, elle est d’autant plus pure qu’elle est implacable. Et la psychanalyse, en déliant les arcanes subconscients et subliminaux de la psyché, correspond certainement à un moment important, préfiguré d’ailleurs par Gérard de Nerval, dans un texte que Daumal adorait : Aurélia (« l’épanchement du rêve dans la vie réelle »).
Ce qui a sans doute manqué à l’Orient, c’est la parole ; non pas au sens de la « parole sacrée », plus présente dans ses différentes cultures que chez tous les autres peuples du monde, mais la parole psychologique, la prise en compte à grande échelle, non restreinte à des « initiés », de l’être psychique en l’homme. Là, l’Occident apporte une possibilité de retournement sur le mécanisme du pathos humain qui est important ; mais, à mon sens, la psychanalyse, ou une certaine psychanalyse – comme d’une certaine manière, en poésie, le surréalisme – reste trop prisonnière du subconscient. La grande arrogance, ici, c’est de dire : « on va expliquer le haut par le bas ». L’exploration de « l’inconscient » (entre guillemets, parce qu’il y a plusieurs façons de définir ou de concevoir l’inconscient) est très précieuse, mais elle ne « soutient » pas la lumière d’en haut ; c’est même, alchimiquement, certainement le contraire : c’est à la mesure de la lumière que la pénétration dans le puits d’ombre peut se faire. En tout cas, la métaphysique expérimentale au sens du Grand Jeu – dont Roger Gilbert-Lecomte disait : « la métaphysique expérimentale, c’est la Voyance » – essaie d’entrer dans une alchimie qui fait sa part à l’invention de la psychanalyse, mais tente surtout de rapatrier l’être humain à sa source unitive.
Le cas de Lecomte est d’ailleurs extrêmement ambigu, parce qu’il est à la fois ce voyant-prophète, ce génial technicien de l’éclair qui veut, de toutes ses forces, pourfendre l’illusion du moi et, en même temps, dans sa vie, au niveau du ventre on va dire, il restera toujours prisonnier, et à quel point – jusqu’à la mort ! – de la drogue. Les forces de mort que nous portons tous ont eu raison de Lecomte. Daumal dirait : il n’a pas fait son boulot d’homme ; il n’est pas entré dans la transformation, si peu spectaculaire et si ingrate, de sa pâte humaine. C’est pour cela aussi que Daumal a renié le Grand Jeu, l’a vu pour lui-même comme une perte de lui-même. S’il y a une chose qu’on a beaucoup de mal à admettre dans le monde littéraire moderne, c’est que René Daumal ait choisi de se confier à l’enseignement de Gurdjieff, choisi d’abdiquer les pouvoirs de l’artiste pour délivrer l’homme. C’est en fait une puissante question : où sont allés nos grands « voyants » ? Rimbaud finit infirme, Artaud meurt d’un cancer à l’anus dans des cris effroyables, Lecomte termine pourri de drogue. Pourtant, je ne veux pas du tout dire qu’on peut faire l’économie de l’œuvre au noir qui fut, poétiquement, la leur. Ces génies sacrifiés ont extrait de la mine humaine des ressources vierges, inouïes. Mais Daumal nous fait signe ailleurs. Il est celui qui voit que Lecomte, par exemple, ne fut pas entièrement fidèle à la Lettre du Voyant : la destruction de son corps physique, pour « se faire Voyant », n’était sans doute pas nécessaire. Elle marque plutôt une fuite, à travers la drogue, d’une alchimie intérieure à laquelle Lecomte n’a jamais consentie. Daumal, et c’est son courage, a tenté, dans sa vie même, de la fin du Grand Jeu à sa fin personnelle, une conversion non seulement « du poète noir au poète blanc », mais surtout, je dirais, de « la mort pour la mort » à « la mort de la mort ». Il y a, en Daumal, les premiers pas de quelqu’un qui veut profondément trouver la santé : la sortie de la malédiction – poétique, spirituelle et vitale. Daumal, sur ce plan précis, est demeuré presque inaudible. Là, toute la pensée est menacée et l’œuvre au noir s’ouvre secrètement à un autre héroïsme.
Car le noir en nous exige de la lumière qu’elle lui baise le sang, littéralement ! Aujourd’hui, dans la ruine de tous les fondements, elle ne peut plus travailler « d’en haut », détachée. Je fais comme un enfant, je donne des images : la lumière ne peut dire au noir, d’en haut : « viens-là mon petit, illumine-toi ! ». Le noir est terrible à son endroit ; il est terrible parce qu’il est martyrisé et qu’il ne croit pas fondamentalement à la possibilité de vivre.
Le noir, c’est le monde même de la damnation, de la damnation éternelle, comme dans l’Enfer de Dante ; c’est le Mal. Alchimiser l’enfer, aujourd’hui, suppose que la lumière, concrètement, très-concrètement, descende – plonge. Encore faut-il pour cela qu’une telle lumière soit suffisamment puissante. Nous en sommes là : un moment radical de l’histoire de la terre. « Tout a été dit », dit-on. Pourtant, les grandes traditions lumineuses n’ont pas réussi à guérir la Terre de sa tragédie. Individuellement, depuis toujours, des hommes ont « accédé au Ciel », mais la Terre, plus que jamais, est plongée collectivement dans une tragédie infernale.
D’où la question levée, criée par « nos génies poétiques » : qu’est-ce donc que ce salut hyper-lumineux si la Terre continue à crever ? Et comment faire de l’axe d’une âme individuelle et de l’axe du monde un seul et même axe ? Le messie en Rimbaud aspire non seulement au salut de l’âme, mais exige que ce salut soit une coïncidence parfaite avec le salut de l’humanité. En cela, on va dire, il rêve ! Bien sûr, mais ce rêve est « divin », ce rêve est une vision. Or, nous n’avons pas d’autre moyen, en tant qu’humains, puisque nous sommes tramés par des mots et des images, que de nous élever à une vision suffisamment puissante, « diamantine », transparente pour faire advenir à nous un autre avenir. Et cet avenir ne nie pas du tout l’aspect noir des choses, au contraire, il y plonge.
La transformation du poison ne se fait que de l’intérieur du poison.
Mais l’art à venir, certainement, sera un art où il s’agit d’accoucher de la « joie », de mettre au monde une autre vibration. Quels seront donc les poètes, les créateurs, les artistes du futur ? Quels hommes seront-ils ? Car il faudra des êtres qui, dans leur vie, auront suffisamment percé dans une lumière hors de souffrance, pour que cette lumière les conduise à transformer le noir qui a eu finalement raison d’Arthur Rimbaud, d’Antonin Artaud et de Roger Gilbert- Lecomte. Ceux-là étaient au point de crise réelle de leur… non… pas de leur temps : ils sont devant leur temps… ils étaient au point de crise réelle où il fallait être. Ce point d’incandescence à l’intérieur de l’asphyxie. Ce sont des êtres-semences, les premiers éclats d’un avenir tenu en échec. Rimbaud, par exemple, n’a pas pu supporter le feu du « nouvel amour » qui lui descendait dessus. Le pot – son « argile charnelle », comme il dit dans Soleil et chair – a éclaté. La « grâce », l’autre vibration de la grâce : la « future Vigueur » était alchimiquement insoutenable.
Question : Vous pensez qu’il a eu une hyper-conscience de cela, et que c’est pour ça qu’il a arrêté d’écrire ?
Ce n’est pas un « pour ça ». Il n’a pas choisi, ni de recevoir ça, ni de l’arrêter. Il le reçoit parce que… ça, c’est le mystère… comme si la « grâce », à travers cet adolescent de quinze ans, nous disait à tous : « Regardez-donc ce que je suis capable de faire, vous qui voulez me penser, me logiciser, me contenir, m’expliquer. Regardez, je produis ça, cette monstruosité ». Rimbaud ne choisit pas, il est le lieu magnétisé, enflammé d’une Voyance. D’une Voyance qui le fracasse, le pulvérise. Il n’est humainement pas prêt à endurer ce feu. Cependant il en est l’annonciateur par fulgurance. Et « les inventions d’inconnu réclamant des formes nouvelles », d’autres voyants viendront, que leur temps ne verra sans doute pas, qui porteront ce feu à d’autres harmoniques, en d’autres gestes.
Aujourd’hui par exemple, un cinéaste solitaire, aurélien réal, à travers son premier long-métrage Un jour est égal à tous les jours, concrétise selon moi le vœu de Roger Gilbert-Lecomte, l’acte de naissance de cette « invention aussi importante que l’écriture » : le cinéma, forme de l’esprit – exactement « le langage plastique ». Pourquoi ? Parce que le cinéma, c’est des mots et des images en mouvement (et non plus des mots fixes, des images fixes), un « médium », donc, qui peut montrer plus qu’aucun autre comment fonctionne la psyché humaine. Dans la chambre noire de notre cerveau, il y a un cinéma intérieur qui tourne sans arrêt, en vous, en moi, en ce moment, en superposition de mes propres paroles. J’en suis conscient, je le sens, ça parle encore d’autre chose ailleurs, en couches superposées. Cette grammaire juxtaposée de mots et d’images qui nous hantent, seul un œil peut la voir, de la même manière qu’il faut un œil, la nuit, pour voir nos rêves. Nos rêves, ce sont des images. Pour voir des images, il faut un œil. Et cet œil, chez la plupart des êtres humains, est voilé. La Voyance, c’est la levée du voile posé sur l’œil de feu. Les yeux de chair ne sont pas des yeux qui voient, mais des yeux qui pensent qu’ils voient : ils sont du domaine de la pensée sur la chose. L’œil de feu, jamais on ne le saisira. Personne ne pourra jamais vous prouver que cet œil existe : on est « intronisé » dans cet œil ou non. En d’autres termes, si on voulait, par exemple, parler de la sainteté, eh bien ! on perdrait son temps. Parce que la sainteté, c’est… on y est/on n’y est pas.
À quoi bon parler pendant des livres et des livres de saint-François d’Assise ? C’est vain, c’est tout à fait vain. En termes réels, c’est du discours sur du discours pour faire du discours, se prouver qu’on existe et perpétuer ce « je » – individuel, culturel, spirituel – qui a si peur de mourir et tant besoin de se faire croire que… toc-toc… il y a quelque chose. Mais si le soir, en se couchant, on pouvait d’un coup ôter toutes les pensées, on découvrirait que notre demeure… c’est du vide.
Un jour est égal à tous les jours, c’est l’acte s’accomplissant – « le pas gagné » au sens dynamique que lui donne Rimbaud – de la révélation-révolution du Grand Jeu. Ce n’est pas un tombeau, une trace. C’est là, c’est vivant, maintenant. « Pour la joie d’être Voyant »…
(texte publié dans la revue "La Soeur de l'Ange - 5")
17:30 Publié dans La Soeur de l'ange - 5 | Lien permanent | Commentaires (1) | Envoyer cette note | Tags : nathanael, flamant, soeur, ange, grand, souffle, jeu



