20/07/2007

Encore un effort

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L’expérience nue de l’homme cru

 

  

à propos d’un écrit d’(aurélien réal)

Alain Jugnon

 

 

à Daumal le « simpliste », créateur du Grand Jeu

« Sans Dieu ni Mort ! »
L’imp(a)nsable





Je pense que l’expérience dont parle (aurélien réal) dans son livre L’expérience nue est bien celle qui prend forme et qui prend la route, pour la première fois au monde, à la fin du récit de René Daumal intitulé La grande beuverie publié en 1938, la même année que La nausée de Jean-Paul Sartre. J’irais même jusqu’à dire que l’expérience d’(aurélien réal) doit tout autant à la beuverie daumalienne qu’à la nausée sartrienne. De par une nécessité absolue, propre à cette présentation comme à l’expérience dont il est question, il faut rappeler avec précision l’état du corps et donc de l’être qui se met en branle à la fin de ce récit de René Daumal (quant à La nausée, la place ici manque, ce n’est pas le propos, et chacun pourra s’y reporter en toute tranquillité, tout le roman de Sartre est une expérience, il suffit d’y lire ce qui y est).

Dans le « roman » de Daumal, le narrateur, à ce moment de la grande beuverie, après de nombreuses aventures pataphysiques, autrement dit physiques ET métaphysiques, se retrouve, enfin seul (tel Antoine Roquentin dans sa nausée), conscient d’être et d’habiter à l’intérieur de lui-même : celui qui parle ici vient de remettre en marche depuis son intérieur sa machine extérieure. À l’intérieur, toute une maison, avec ses meubles, ses appareils, ses ustensiles et ses dispositifs, à l’extérieur le corps unique d’un individu particulier qui occupe sa place dans le monde des hommes.

L’image est inédite et nous pensons qu’elle est en totalité ce que l’expérience d’(aurélien réal) reproduit en 2006. Tout, en fait, dépend du point de vue où l’on se place soi-même : devant la grande beuverie, devant l’expérience nue, mais aussi devant la nausée.

Une dernière chose : en lisant, se faire à l’idée que le « je » qui parle se situe d’une part à l’intérieur de lui-même (physiquement), tout en étant, d’autre part, saisi (physiquement) par le monde depuis son extérieur.

« Je m’habillai et sortis dans la rue. Je marchai longtemps, laissant mes jambes me conduire. Que le monde était beau – l’humanité à part - ! Chaque chose à chaque instant accomplissait l’action nécessaire, sans discuter. L’unique unique sans s’altérer se niait indéfiniment en infinité d’unités qui reconfluaient en lui, la rivière allait mourir en mer, la mer en nue, la nue en pluie, la pluie en sève, la sève en blé, le blé en pain, le pain en homme – mais ici, cela n’allait plus tout seul, et l’homme regardait tout cela de l’air ahuri et mécontent qui le distingue entre tous les animaux de la planète. Du haut en bas et du bas en haut, chaque chose – à part l’humanité – décrivait le cercle de sa transformation. Un tourbillonnement de plus en plus compact descendait jusqu’à la Terre, où le lourd protoplasme aux molécules trop grosses, ne pouvant plus descendre, se retournait et lentement remontait le courant, du bacille au cèdre, de l’infusoire à l’éléphant. Et le mouvement de ce cercle aurait été parfait de toute éternité, n’eût été l’humanité, rebelle à la transformation, qui essayait péniblement de vivre pour son compte dans la petite tumeur cancéreuse qu’elle faisait sur l’univers. »

Juste avant les flammes, les pierres.

L’expérience nue d’(aurélien réal) prend à son compte (premier moment) la pierre humaine : ce que Daumal, lui nomme la maison mobile, cette chose-en-mouvement-qui-dit-je. (aurélien réal) expose tout d’abord l’état de cela qui le fait être ce qu’il EST : un corps rendu malade par le monde (nous sommes à l’époque du réchauffement climatique de la planète dû à l’émission des gaz à effets de serre) et présenté beau et grand dans sa maladie. Nommons-le à notre tour : corps-en-vie, ou corps souverain (pour Georges Bataille, c’est la souveraineté même, liée en devenir à son impossible).
Le protoplasme prend place : une sorte de phasme (je pense surtout au "phasme morose", carausius morosus, mon cher Lautréamont), le milieu c’est lui, lui c’est l’alentour et c’est l’univers, mais sans cycle, sans loi naturelle de transformation, sans aucune alchimie, à peine une légère chimie matérielle et matricielle, juste là pour la chute, l’erreur et les maladies.
Le réel « à part l’humanité » est tout le réel, au détail près, tragique, que l’humanité est la pierre de touche de l’ensemble : c’est son immobilité qui pousse le mouvement du tout, sa flèche donne le nord de toutes les boussoles.
Sans cela : rien.
Sans dieu non plus, bien que dieu n’existe pas. Sans mort, idem : même si la mort n’existe pas. Mais nous sommes, nous maisons mobiles, ceux, hommes creux, qui inventons le dieu, puis la mort. Je parle de ce en quoi nous consistons mais qui, nécessairement, n’est rien de réel par lui-même : le dieu et la mort. Rien d’autre.

Il faut lire à ce sujet tous les livres de Bernard Stiegler.

Cela s’écrit dans les chairs, cette immobilité. Ecrit-on pour d’autres raisons un récit ? Non, on écrit la vie et c’est ainsi que la philosophie survit. Sinon : qu’elle crève, la philosophie. (aurélien réal) a compris précisément cela (à propos de la philosophie, de la vie…). Il traite UNE question et se traite vivant dans cette unique question :

Qu’est-ce que je deviens ?

La mise en scène est celle de ce que je pense être un être, une image et une image de la pensée : l’homme cru.

La pierre qui s’enflamme est l’homme cru (second moment).

L’homme cru, le protoplasme, le phasme (tout un), est le corps- en-vie. Ses états sont remarquables et on peut suivre sa non-transformation dans l’expérience nue, le récit en dur d’(aurélien réal) (nous approchons de l’expérience en question) : ce que ça devient dans ce récit, c’est ce que ça tient comme état, c’est comment ça se maintient. Pas d’appel à l’esprit là-dedans, pas de poussée lyrique, pas de jeu de mots.
Mais c’est à lire : la torture de la langue passe par la typographie (déconstruite ET sensitive), la cassure du dire forge l’expression du propos (déconstructeur ET cartésien, c’est fou).

Il est possible de citer l’expérience mais on ne peut ni la donner à vivre ni la donner à voir. Car il faut lire.
Ici, malgré tout, un extrait du contenu. Pour la forme, allez y voir.

je deviens sensitif à tous les détails de la survie « physique » et « matérielle » au point où l’ensemble de mes sensations et de mes actes se détachent et sont vus dans leurs conséquences secrètes et sublimes ainsi je m’ouvre à des expériences microscopiques où la sensation est contact du corps avec les draps et le sommier dans l’étendue des membres et leurs fibrilles les plus reculées de la raison et du savoir me parvient l’improbable activité de l’invisible de monstres nichés dont la moquette…
(page 57 de l’expérience nue)

Mais aussi :

pour conduire la langue où elle est le corps du monde doit insérer le travail d’écrire dans la perte absolue d’image, condition pour que le corps naisse au monde par la langue et dise ces deux injoignables.
(page 65 de l’expérience nue)

Lire les deux ensemble. On saisit d’ici l’état du corps : l’expérience y niche. Avec l’âme en supplément. Qu’il faut bien appeler : poésie PLUS philosophie. L’homme cru est ce qui prend feu à cette poussée là du dire et de l’écrire. L’expérience nue d’(aurélien réal) est une mise en scène à cru du dire et de l’écrire.

(Pour les amateurs : peut-être, étrangement, est-ce dans certains « récits » de Howard Phillips Lovecraft que l’on approche au plus près la nudité de l’expérience vitale que met en jeu (aurélien réal). Dans tous les cas, ma propre lecture de Lovecraft, primitive et innocente, m’a déplacé de cette sorte : je me souviens de ce moment où, levant la tête de Dagon, un recueil de nouvelles de cet auteur, je me mis à interroger la rectitude des lignes et la courbure des choses qui m’environnaient, et la « nature » des sons qui me parvenaient. Pour les connaisseurs : la lecture d’Ulysse de James Joyce m’a fait froidement le même effet)

L’homme cru est maintenant en feu, nous sommes au centre de l’expérience, au commencement de ce qu’il faut appeler un monde humain.

Homme, ô l’homme…
Toute l’expérience dans ce récit est de ton fait, car de ton feu, et de ton fou, ce fou particulier coincé au cœur de toute vraie poésie humaine : j’ai nommé Antonin Artaud, qui traverse le livre comme unique fantôme, fantasme ou phasme, c’est encore mieux dit ainsi.
Car pour nue que soit l’expérience, elle s’affirme pleine de l’absence de dieu, l’autre chose, ce que l’homme n’est pas : dieu c’est la chose. « Dieu c’est la chose », cela signifie qu’une expérience est dire dieu, une autre est de le
dé-dire (cochon qui s’en…). Ce que tout le récit d’(aurélien réal) travaille au corps, c’est le grandiose de cette dédite.

Sur le mode de la rencontre, par exemple, d’un Derrida et d’un Artaud :

« Car ce que (les) hurlements (d’Artaud) nous promettent, s’articulant sous les noms d’existence, de chair, de vie, de théâtre, de cruauté, c’est, avant la folie et l’œuvre, le sens d’un art qui ne donne pas lieu à des œuvres, l’existence d’un artiste qui n’est plus la voie ou l’expérience qui donnent accès à autre chose qu’elles-mêmes, d’une parole qui est corps, d’un corps qui est un théâtre, d’un théâtre qui est un texte parce qu’il n’est plus asservi à une écriture plus ancienne que lui, à quelque archi-texte ou archi-parole. Si Artaud résiste absolument – et, croyons-nous, comme on l’a jamais fait auparavant – aux exégèses cliniques ou critiques – c’est par ce qui dans son aventure (et par ce mot nous désignons une totalité antérieure à la séparation de la vie et de l’œuvre) est la protestation elle-même contre l’exemplification elle-même. La critique et le médecin seraient ici sans ressource devant une existence refusant de signifier, devant un art qui s’est voulu sans œuvre, devant un langage qui s’est voulu sans trace. C’est-à-dire sans différence. En poursuivant une manifestation qui ne fût pas une expression mais une création pure de la vie, qui ne tombât jamais loin du corps pour déchoir en signe et en œuvre, en objet, Artaud a voulu détruire une histoire, celle de la métaphysique dualiste […]. Artaud a voulu interdire que sa parole loin de son corps lui fût soufflée. »

Dieu est la mort.

Le souffle est la vie.

L’expérience nue est le remplacement de cette mort par autre chose : la vie.

L’expérience nue, je le rappelle ici, doit sa vie à une maison d’édition qui se nomme : le grand souffle.

Le dieu vivant, le dieu à l’intérieur, le dieu bu, le dieu su ou vu, le dieu démonique, démoniâtre et démon-logique n’est RIEN. Mais le dieu qui est la mort est là, il est celui qui nous fait être là vivants, nous, sans la consistance qu’il nous vole. Ce dieu que nous sommes et que nous avons à dé-être. Ce dieu qui est nous, nous par défaut, il est le défaut qu’il faut. La chose est dieu. La chose à chier, à évacuer, à fouler au pied et à mettre dehors.

C’est l’expérience.

L’homme cru prend pour lui toute la place de l’être : c’est ici l’effort d’être à promouvoir, ce qui est changer la chose, plutôt que changer les choses.

C’est encore Antonin Artaud, le parti devant, notre avant-garde, qui expérimente dans la philosophie et dans la vie cette chose.

« Artaud a voulu effacer la répétition en général. La répétition était pour lui le mal […]. La répétition sépare d’elle-même la force, la présence, la vie. Cette séparation est le geste économique et calculateur de ce qui se diffère pour se garder, de ce qui réserve la dépense et cède à la peur. Cette puissance de répétition a commandé tout ce qu’Artaud a voulu détruire et elle a plusieurs noms : Dieu, l’Être, la Dialectique. Dieu est l’éternité dont la mort se poursuit indéfiniment, dont la mort, comme différence et répétition dans la vie, n’a jamais fini de menacer la vie. Ce n’est pas le Dieu vivant, c’est le Dieu-Mort que nous devons redouter. Dieu est la Mort. »

Jacques Derrida a écrit cela dans Le théâtre de la cruauté et la clôture de la représentation, conférence prononcée à Parme lors du colloque Antonin Artaud en avril 1966.

(pour les amateurs encore : la phrase « dieu est mort » est une vieille blague qui ne fait plus rire que les chrétiens d’Europe lorsqu’ils font semblant, pour jouer à être philosophe, de lire Nietzsche, Nietzsche, lui, n’a jamais pensé cela, car pour lui il n’y a pas de quoi rire ici, dieu n’est pas, comment veut-on qu’il meurt, c’est tout le problème, si au moins il était, vu ce qu’on en dit, ce qu’on en fait, alors on pourrait commencer à travailler.)

Toujours grâce à Jacques Derrida (même conférence), l’expérience nue d’(aurélien réal) pourrait se clore, pour un temps, avant de voir et de savoir, sur cette idée régulatrice écrite et dite pour pousser plus loin cette maison humaine qui n’est pas en phase de transformation tout en étant la vie :

(Réponse à : qu’est-ce que je deviens ?)

« Or on le sait, comme Nietzsche, mais par le théâtre, Artaud veut nous rendre au Danger comme au Devenir. »

L’expérience nue et son récit par (aurélien réal) nous rendent, aujourd’hui, au Danger et au Devenir que NOUS sommes : le jeu est décisif et a lieu dans ce livre.

Par le théâtre…

  

(texte publié dans la revue "La Soeur de l'Ange - 5")

29/10/2006

Lettre aux récipiendaires de "L'Effondrement du Temps"

    Cher Monsieur, chère Madame,


    En mai dernier, sans vous connaître personnellement ni préciser nos identités, nous avons pris le risque de vous faire parvenir un objet-livre étrange intitulé l’effondrement du temps. Ce geste libre était autant une provocation d’exigence qu’un cri d’alarme lancé  à l’adresse de quelque 300 acteurs et têtes de pont de notre culture philosophique, littéraire et artistique contemporaine.  A tous égards, il nous a semblé qu’à la situation extrême dans laquelle nous continuons de nous engager collectivement devait coïncider ici et là, mais au  moins quelque part, l’amorce d’une prise de conscience extrême capable, par sa démesure même, d’éclairer pertinemment la démesure du nouveau défi de survie évolutive qui nous est à présent imposé sans ménagement.

    Très peu de temps après, aurélien réal - qui fait partie de la petite poignée d’explorateurs du laboratoire l’imp(a)nsable -, a cru nécessaire avec l’expérience nue, de témoigner publiquement de son asphyxie physique face à la pollution environnante en des termes d’éclaircissement si bouleversants qu’ils remettent de fond en comble en cause notre appréhension courante de ce qu’est un corps humain, tout autant que les approches scientifiques et les expériences du corps d’écrivains comme Artaud, Bataille, Bernard Noël, etc. livre que certains d’entre vous ont dû également recevoir gratuitement.

    A ces deux gestes libres d’alerte qui nous auront quand même coûté plus de 15 000 euros, n’ont répondu, en positif comme en négatif, que quatre auteurs à ce jour à l’adresse du siège des éditions le Grand Souffle. De ce fait, nous avons dû suspendre complètement (et peut-être définitivement) la poursuite de la publication des tomes 2 et 3 de l’effondrement du temps alors que 90 % des textes et œuvres plastiques sont déjà écrits ou réalisés.

    Nous ne regrettons en rien d’avoir pris un tel risque. Nous l’avions dit dans notre appel à souscription, notre époque appelle de telles prises de risque, des gestes qui libèrent l’impossible dans le champ tyrannique du « possiblement-correct ». Et nous savons que les fruits de notre travail de laboratoire des écritures dés-emparées sont particulièrement durs à cerner, et à digérer. Comment pourrait-il en être autrement si c’est dans la région de l’inimaginable et de l’insupporté que se joue d’ores et déjà l’avenir de nos souffles ?

    Nous ne regrettons en rien d’avoir pris ce risque, mais sommes contraints de nous interroger : dans cette extrême déroute de tout, les acteurs et contributeurs reconnus de notre « culture » ont-ils donc tant de mal à répondre tout simplement présents, si peu que ce soit, en pour ou en contre, au geste d’audace de quelques aventuriers de notre temps zéro ? Vous mêmes, ne rencontrez-vous pas les mêmes difficultés à recevoir des vrais retours de lecture de vos livres, ou de vrais critiques de vos œuvres artistiques ? Ne souffrez-vous pas de la même indifférence générale à votre tentative de résister comme vous le pouvez dans cette tempête de désintégration du lien social ?

    Non, ce n’est pas un besoin irrépressible de reconnaissance qui motive cette lettre. Ayez l’obligeance de croire que ce n’est pas ici la blessure narcissique qui parle, (laquelle est justement le lieu d’une « monstration » en profondeur tout au long de cet « objet » et fut l’enjeu chimique concret  des acteurs de l’imp(a)nsable entre eux !). C’est plutôt la stupéfaction, la stupeur de voir que tout le monde se plaint des conséquences de la marchandisation des œuvres culturelles pour lui-même, mais que quasiment personne n’est prêt à répondre présent à un geste qui tente en fait pour soi comme pour tous une autre circulation symbolique que la loi du calcul, que l’on n’apprécie ou pas du tout son contenu. Jusqu’à quand pourrons-nous ainsi cracher dans la soupe tout en la mangeant quand même  C’est cette contradiction qui nous a contraint à tenter autre chose, comme vous-mêmes le tentez déjà, ou le tenterez un jour peut-être… Car il n’y a pas de fatalité à la situation actuelle, déjà en soi-même, tout peut être autrement !

    Mais, peut-être le contenu de notre geste est-il pour vous d’emblée invalidé par son trop grand recours à des pensées connues, par la mauvaise qualité des textes, ou par sa forme, trop hermétique, qui intrique le mot et l’image dans une ciné(ma)tique d’écriture anti-romanesque où les excès du ton et le manque de « rigueur » du propos s’allieraient peut-être, et pour un résultat pour le moins douteux, à une trop grande lisibilité des œuvres plastiques à partir des avant-gardes des années 60, type Fluxus and co ?...  Et s’il s’agissait, à mieux y regarder, d’un ailleurs étranger à toutes ces parentés trop évidentes ? Nous l’avons annoncé dès le départ, « faute de mots, fautes de temps, fautes d’images… », il ne s’agit pas d’une œuvre, mais d’un laboratoire, d’une expérience qui nécessairement tangue entre un aspect didactique, (référencé), et une déprise de tout ça tellement radicale qu’elle en est irrepérable pour un lecteur-penseur qui veut et cherche à moudre sa « dose » de nouveaux grains de pensée pour continuer comme si de rien n’était à panser sa plaie en direct… Quoi qu’il en soit, mieux vaudrait un désaveu explicite qu’un silence de « sensure » général.

    Ou bien avons-nous versé dans le catastrophisme le plus alarmiste, et par là même plus maladroit ?  Mais comment faire courageusement face à une situation de plus en plus effrayante sans devenir nous-mêmes trop effrayants ? Quelle est la juste frontière quand chacun sait la puissance de la politique de l’autruche dans toutes les périodes historiques les plus critiques ?        Ce n’est pas par naïveté que je pose la question. J’ai moi-même dû quitter il y a peu la région parisienne pour pouvoir continuer de respirer dans une habitation avec jardin à Bruxelles, j’imagine que le problème commence déjà à se poser, ou qu’il ne tardera plus guère à se poser à vous d’ici quelques années. En dehors de la problématique, caricaturale, du « catastrophisme », une majorité d’êtres parlants sait maintenant à l’évidence, de sources scientifiques et écologiques éminentes, qu’autre chose de nous doit libérer un nouvel horizon pour nos souffles, sans quoi nous disparaîtrons en très grand nombre, ou même complètement d’ici un petit siècle. Il n’est que de lire les derniers best-sellers d’Hubert Reeves, de Jean-Marie Pelt, ou de Nicolas Hulot pour s’en convaincre, et ne citer qu’eux.

    Aussi, la situation que nous rencontrons en tant que laborantins de ce laboratoire créateur, comme d’autres, est un peu celle décrite par Kierkegaard au sujet de cet homme contraint d’entrer précipitamment en pleine représentation sur la scène d’un théâtre pour annoncer qu’un incendie vient de se déclarer, qu’il faut quitter immédiatement la salle, et que l’ensemble du public pris à partie prend de plus en plus pour un bouffon en se tordant les côtes à mesure qu’il répète ses cris d’alerte.

    Dans ces conditions, à quoi bon tout ce que nous faisons, écrivons, peignons, regardons et fabriquons ? A quoi bon toutes nos productions culturelles si nous ne pouvons plus prendre acte, ensemble et  spontanément, sans plainte ni larmoiement mais avec une rigueur lucide et confiante,  que notre « culture » est de plus en plus structurellement inadaptée à la nouvelle équation qui s’impose d’être vivants, génériquement vivants dans des corps en sursis ?

    Comment répondre de cette situation sans précédent ? Comment entrer dans l’aventure d’une autre rigueur du vivre que tout ce qui nous a jusqu’ici tenu lieu de « culture » ?  Et si, en dépit de la sublime énormité des acquis de nos savoirs et des savoir-faire, nous n’étions, et n’avions finalement toujours été d’une certaine façon qu’à côté du milieu  d’intelligence que nous commande notre vie collective  ? Et si, malgré nos bonnes volontés et l’excellence de nos directions de recherche philosophiques, littéraires, artistiques, scientifiques, religieuses, nous continuions massivement à faire fausse route, par peur de nous arrêter net, par peur d’affronter l’angoisse d’incertitude abyssale qui nous ronge cependant plus ou moins consciemment ?

    Pourtant, notre inadaptation récurrente à la vie ne cessera pas de nous être renvoyée en pleine figure. Dans tous les domaines, notre intelligence se montre aussi forte que folle… Nous n’avons même pas d’égards réels et conséquents pour notre propre survie…

    C’est le consentement à ce sentiment de gravité qui s’est progressivement insinué au cœur de nos yeux  et qui nous a conduit à cette tentative de réécriture disons « post »-post-moderne de la tragédie d’Œdipe. Car si puissamment dépendants que nous soyons encore de l’immense héritage culturel en lequel nous avons grandi, nous sommes expérimentalement engagés dans un processus tangible de deuil très profond du  paradigme d’intelligence qui prévaut depuis l’aurore occidentale, grecque autant que judéo-chrétienne, et cela non pour lui préférer une adhésion pure et simple aux catégories de l’Orient ou d’Extrême-Orient, mais parce que le « processus »  dont nous témoignons ici se traduit par l’invasion d’un nouvel éther conscient irréductible aux cartographies multimillénaires du connu, un nouvel air qui balbutie ses premiers mots et ses premières images à travers le règne écrasant du nihilisme planétaire.

    Nous vivons cette mise à mal radicale comme une mise en demeure de nous ouvrir d’urgence à la perspective d’un accès inimaginable à un sas de mutations du souffle conscient vers un milieu complètement inconnu du voir, du sentir et de l’agir. C’est cela qui nous a conduit ici à ce geste libre (« l’art dans la vie = l’art de la vie »), de ne pas mentionner nos noms, (car nous voyons le nom comme l’un des nerfs de l’aliénation temporelle : nous sommes, chacun est essentiellement le cri d’un innommable), et de vous offrir anonymement le fruit inattendu de notre labeur, comme la pousse incongrue d’un crocus sous un printemps de neige.    Aussi, il s’agit précisément d’oser dévisager en face par les mots comme par les images le germe impansable qui fabrique en soi-même le métal du nihilisme mortifère qui submerge actuellement de toutes parts nos forces d’intelligence, et le touchant, et le montrant comme tel du dedans de nous, de l’épouser sans distanciation jusqu’à en traverser complètement la texture aliénante. Et si l’horreur que nous portons tous, et qui nous paralyse en se jouant et se déjouant de nos plus fines analyses demandait une autre rigueur d’intelligence pour livrer la clé pratique de sa transmutation ?

    Nous ne doutons pas que bon nombre d’entre vous serez définitivement sceptiques à la lecture de ces derniers paragraphes. Mais à tous ceux et celles que la peur n’étouffe pas trop, nous souhaitons rappeler l’extraordinaire loi d’interdépendance de tous avec tous, à la découverte de laquelle notre sort commun est maintenant intimement suspendu, et nous vous invitons de ce fait à ne pas fermer la porte à un dialogue avec nous à partir d’un retour d’appréciation critique mature sur les premiers résultats de notre laboratoire en pleine résonance avec la plupart des lignes de recherches contemporaines.

    Contraints à voir et à nommer en face une situation de plus en plus effrayante comme telle, nous ne sommes ni des terroristes ou des plaisantins, ni les chantres échevelés d’une nouvelle forme de dogmatisme apocalyptique. Nous avons besoin de chacun et de tous pour progresser dans l’auto-formulation patiente de cette nouvelle voie d’intelligence. Hybridés entre l’impensable et le pensable, nécessairement mal-habiles pour dire ce qui advient, nous cherchons autrement, en risquant sincèrement notre vie, au-dedans de nous, et nous revendiquons simplement par cette lettre le droit à l’attention et à un libre examen approfondi de notre « ligne de risque » en période de catastrophe.

    Avec ouverture et bienveillance vers vous, nous vous remercions d’avoir lu cette lettre jusqu’au bout, et, si vous le sentez, de nous répondre présents sous quelque forme que ce soit.

 

le laboratoire de l’imp(a)nsable