29/10/2006
Lettre aux récipiendaires de "L'Effondrement du Temps"
Cher Monsieur, chère Madame,
En mai dernier, sans vous connaître personnellement ni préciser nos identités, nous avons pris le risque de vous faire parvenir un objet-livre étrange intitulé l’effondrement du temps. Ce geste libre était autant une provocation d’exigence qu’un cri d’alarme lancé à l’adresse de quelque 300 acteurs et têtes de pont de notre culture philosophique, littéraire et artistique contemporaine. A tous égards, il nous a semblé qu’à la situation extrême dans laquelle nous continuons de nous engager collectivement devait coïncider ici et là, mais au moins quelque part, l’amorce d’une prise de conscience extrême capable, par sa démesure même, d’éclairer pertinemment la démesure du nouveau défi de survie évolutive qui nous est à présent imposé sans ménagement.
Très peu de temps après, aurélien réal - qui fait partie de la petite poignée d’explorateurs du laboratoire l’imp(a)nsable -, a cru nécessaire avec l’expérience nue, de témoigner publiquement de son asphyxie physique face à la pollution environnante en des termes d’éclaircissement si bouleversants qu’ils remettent de fond en comble en cause notre appréhension courante de ce qu’est un corps humain, tout autant que les approches scientifiques et les expériences du corps d’écrivains comme Artaud, Bataille, Bernard Noël, etc. livre que certains d’entre vous ont dû également recevoir gratuitement.
A ces deux gestes libres d’alerte qui nous auront quand même coûté plus de 15 000 euros, n’ont répondu, en positif comme en négatif, que quatre auteurs à ce jour à l’adresse du siège des éditions le Grand Souffle. De ce fait, nous avons dû suspendre complètement (et peut-être définitivement) la poursuite de la publication des tomes 2 et 3 de l’effondrement du temps alors que 90 % des textes et œuvres plastiques sont déjà écrits ou réalisés.
Nous ne regrettons en rien d’avoir pris un tel risque. Nous l’avions dit dans notre appel à souscription, notre époque appelle de telles prises de risque, des gestes qui libèrent l’impossible dans le champ tyrannique du « possiblement-correct ». Et nous savons que les fruits de notre travail de laboratoire des écritures dés-emparées sont particulièrement durs à cerner, et à digérer. Comment pourrait-il en être autrement si c’est dans la région de l’inimaginable et de l’insupporté que se joue d’ores et déjà l’avenir de nos souffles ?
Nous ne regrettons en rien d’avoir pris ce risque, mais sommes contraints de nous interroger : dans cette extrême déroute de tout, les acteurs et contributeurs reconnus de notre « culture » ont-ils donc tant de mal à répondre tout simplement présents, si peu que ce soit, en pour ou en contre, au geste d’audace de quelques aventuriers de notre temps zéro ? Vous mêmes, ne rencontrez-vous pas les mêmes difficultés à recevoir des vrais retours de lecture de vos livres, ou de vrais critiques de vos œuvres artistiques ? Ne souffrez-vous pas de la même indifférence générale à votre tentative de résister comme vous le pouvez dans cette tempête de désintégration du lien social ?
Non, ce n’est pas un besoin irrépressible de reconnaissance qui motive cette lettre. Ayez l’obligeance de croire que ce n’est pas ici la blessure narcissique qui parle, (laquelle est justement le lieu d’une « monstration » en profondeur tout au long de cet « objet » et fut l’enjeu chimique concret des acteurs de l’imp(a)nsable entre eux !). C’est plutôt la stupéfaction, la stupeur de voir que tout le monde se plaint des conséquences de la marchandisation des œuvres culturelles pour lui-même, mais que quasiment personne n’est prêt à répondre présent à un geste qui tente en fait pour soi comme pour tous une autre circulation symbolique que la loi du calcul, que l’on n’apprécie ou pas du tout son contenu. Jusqu’à quand pourrons-nous ainsi cracher dans la soupe tout en la mangeant quand même C’est cette contradiction qui nous a contraint à tenter autre chose, comme vous-mêmes le tentez déjà, ou le tenterez un jour peut-être… Car il n’y a pas de fatalité à la situation actuelle, déjà en soi-même, tout peut être autrement !
Mais, peut-être le contenu de notre geste est-il pour vous d’emblée invalidé par son trop grand recours à des pensées connues, par la mauvaise qualité des textes, ou par sa forme, trop hermétique, qui intrique le mot et l’image dans une ciné(ma)tique d’écriture anti-romanesque où les excès du ton et le manque de « rigueur » du propos s’allieraient peut-être, et pour un résultat pour le moins douteux, à une trop grande lisibilité des œuvres plastiques à partir des avant-gardes des années 60, type Fluxus and co ?... Et s’il s’agissait, à mieux y regarder, d’un ailleurs étranger à toutes ces parentés trop évidentes ? Nous l’avons annoncé dès le départ, « faute de mots, fautes de temps, fautes d’images… », il ne s’agit pas d’une œuvre, mais d’un laboratoire, d’une expérience qui nécessairement tangue entre un aspect didactique, (référencé), et une déprise de tout ça tellement radicale qu’elle en est irrepérable pour un lecteur-penseur qui veut et cherche à moudre sa « dose » de nouveaux grains de pensée pour continuer comme si de rien n’était à panser sa plaie en direct… Quoi qu’il en soit, mieux vaudrait un désaveu explicite qu’un silence de « sensure » général.
Ou bien avons-nous versé dans le catastrophisme le plus alarmiste, et par là même plus maladroit ? Mais comment faire courageusement face à une situation de plus en plus effrayante sans devenir nous-mêmes trop effrayants ? Quelle est la juste frontière quand chacun sait la puissance de la politique de l’autruche dans toutes les périodes historiques les plus critiques ? Ce n’est pas par naïveté que je pose la question. J’ai moi-même dû quitter il y a peu la région parisienne pour pouvoir continuer de respirer dans une habitation avec jardin à Bruxelles, j’imagine que le problème commence déjà à se poser, ou qu’il ne tardera plus guère à se poser à vous d’ici quelques années. En dehors de la problématique, caricaturale, du « catastrophisme », une majorité d’êtres parlants sait maintenant à l’évidence, de sources scientifiques et écologiques éminentes, qu’autre chose de nous doit libérer un nouvel horizon pour nos souffles, sans quoi nous disparaîtrons en très grand nombre, ou même complètement d’ici un petit siècle. Il n’est que de lire les derniers best-sellers d’Hubert Reeves, de Jean-Marie Pelt, ou de Nicolas Hulot pour s’en convaincre, et ne citer qu’eux.
Aussi, la situation que nous rencontrons en tant que laborantins de ce laboratoire créateur, comme d’autres, est un peu celle décrite par Kierkegaard au sujet de cet homme contraint d’entrer précipitamment en pleine représentation sur la scène d’un théâtre pour annoncer qu’un incendie vient de se déclarer, qu’il faut quitter immédiatement la salle, et que l’ensemble du public pris à partie prend de plus en plus pour un bouffon en se tordant les côtes à mesure qu’il répète ses cris d’alerte.
Dans ces conditions, à quoi bon tout ce que nous faisons, écrivons, peignons, regardons et fabriquons ? A quoi bon toutes nos productions culturelles si nous ne pouvons plus prendre acte, ensemble et spontanément, sans plainte ni larmoiement mais avec une rigueur lucide et confiante, que notre « culture » est de plus en plus structurellement inadaptée à la nouvelle équation qui s’impose d’être vivants, génériquement vivants dans des corps en sursis ?
Comment répondre de cette situation sans précédent ? Comment entrer dans l’aventure d’une autre rigueur du vivre que tout ce qui nous a jusqu’ici tenu lieu de « culture » ? Et si, en dépit de la sublime énormité des acquis de nos savoirs et des savoir-faire, nous n’étions, et n’avions finalement toujours été d’une certaine façon qu’à côté du milieu d’intelligence que nous commande notre vie collective ? Et si, malgré nos bonnes volontés et l’excellence de nos directions de recherche philosophiques, littéraires, artistiques, scientifiques, religieuses, nous continuions massivement à faire fausse route, par peur de nous arrêter net, par peur d’affronter l’angoisse d’incertitude abyssale qui nous ronge cependant plus ou moins consciemment ?
Pourtant, notre inadaptation récurrente à la vie ne cessera pas de nous être renvoyée en pleine figure. Dans tous les domaines, notre intelligence se montre aussi forte que folle… Nous n’avons même pas d’égards réels et conséquents pour notre propre survie…
C’est le consentement à ce sentiment de gravité qui s’est progressivement insinué au cœur de nos yeux et qui nous a conduit à cette tentative de réécriture disons « post »-post-moderne de la tragédie d’Œdipe. Car si puissamment dépendants que nous soyons encore de l’immense héritage culturel en lequel nous avons grandi, nous sommes expérimentalement engagés dans un processus tangible de deuil très profond du paradigme d’intelligence qui prévaut depuis l’aurore occidentale, grecque autant que judéo-chrétienne, et cela non pour lui préférer une adhésion pure et simple aux catégories de l’Orient ou d’Extrême-Orient, mais parce que le « processus » dont nous témoignons ici se traduit par l’invasion d’un nouvel éther conscient irréductible aux cartographies multimillénaires du connu, un nouvel air qui balbutie ses premiers mots et ses premières images à travers le règne écrasant du nihilisme planétaire.
Nous vivons cette mise à mal radicale comme une mise en demeure de nous ouvrir d’urgence à la perspective d’un accès inimaginable à un sas de mutations du souffle conscient vers un milieu complètement inconnu du voir, du sentir et de l’agir. C’est cela qui nous a conduit ici à ce geste libre (« l’art dans la vie = l’art de la vie »), de ne pas mentionner nos noms, (car nous voyons le nom comme l’un des nerfs de l’aliénation temporelle : nous sommes, chacun est essentiellement le cri d’un innommable), et de vous offrir anonymement le fruit inattendu de notre labeur, comme la pousse incongrue d’un crocus sous un printemps de neige. Aussi, il s’agit précisément d’oser dévisager en face par les mots comme par les images le germe impansable qui fabrique en soi-même le métal du nihilisme mortifère qui submerge actuellement de toutes parts nos forces d’intelligence, et le touchant, et le montrant comme tel du dedans de nous, de l’épouser sans distanciation jusqu’à en traverser complètement la texture aliénante. Et si l’horreur que nous portons tous, et qui nous paralyse en se jouant et se déjouant de nos plus fines analyses demandait une autre rigueur d’intelligence pour livrer la clé pratique de sa transmutation ?
Nous ne doutons pas que bon nombre d’entre vous serez définitivement sceptiques à la lecture de ces derniers paragraphes. Mais à tous ceux et celles que la peur n’étouffe pas trop, nous souhaitons rappeler l’extraordinaire loi d’interdépendance de tous avec tous, à la découverte de laquelle notre sort commun est maintenant intimement suspendu, et nous vous invitons de ce fait à ne pas fermer la porte à un dialogue avec nous à partir d’un retour d’appréciation critique mature sur les premiers résultats de notre laboratoire en pleine résonance avec la plupart des lignes de recherches contemporaines.
Contraints à voir et à nommer en face une situation de plus en plus effrayante comme telle, nous ne sommes ni des terroristes ou des plaisantins, ni les chantres échevelés d’une nouvelle forme de dogmatisme apocalyptique. Nous avons besoin de chacun et de tous pour progresser dans l’auto-formulation patiente de cette nouvelle voie d’intelligence. Hybridés entre l’impensable et le pensable, nécessairement mal-habiles pour dire ce qui advient, nous cherchons autrement, en risquant sincèrement notre vie, au-dedans de nous, et nous revendiquons simplement par cette lettre le droit à l’attention et à un libre examen approfondi de notre « ligne de risque » en période de catastrophe.
Avec ouverture et bienveillance vers vous, nous vous remercions d’avoir lu cette lettre jusqu’au bout, et, si vous le sentez, de nous répondre présents sous quelque forme que ce soit.
le laboratoire de l’imp(a)nsable
18:08 Publié dans l'effondrement du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : effondrement, temps, impansable, philosophie, littérature, expérience, grand souffle
19/09/2006
L'effondrement du temps - extraits (3)
UN JOUR EST ÉGAL À TOUS LES JOURS :
LA LANGUE DE L’ŒIL DANS LE MUR DU TEMPS
« Réaliser », « mettre-en-scène », « tourner » et « monter » un film, ou comment laisser se produire un microcosme du mouvant de la vie devant l’œil-écoute-caméra : cela requiert une immense patience, patience de l’attention intensive du Vivant concentré par la coïncidence magique d’intérêts pluriels et contradictoires, explicites et secrets. Car laisser activement se produire le jaillissement créateur du silence moteur, c’est laisser se condenser le monde devant l’œil-écoute d’une caméra numérique, ou bien utiliser la pellicule argentique comme un réceptacle de cristallisation des sels où, photogramme après photogramme, viennent s’in-former les états matériels de la lumière qu’on nomme ses formes-couleurs. Nous utilisons ces deux supports techniques d’enregistrement et de projection, car nous avons découvert que nos vies mêmes sont les formes figurantes de l’abstraction de la lumière blanche qui, tel un diamant, se pro-jette et se condense pour se feuiller en forces-couleurs jusqu’au noir.
Les pratiques cinématographiques, plastiques et littéraires, sont autant de moyens de nous laisser perforer, pénétrer, pour ouvrir à des expériences-limites/hors limites qui ébranlent jusqu’à la primauté de la jouissance sexuelle éphémère.
Il y a pour nous une expérience de la lumière qui se dégage des états psychiques du cosmos. Ainsi ne versons-nous pas dans le réductionnisme bio-psychique des neurosciences en vogue, mais, tel le peintre devant la nature, nous voyons que tous les états de l’humain, multiples et contradictoires, sont l’expression de la ré-pression ou dé-pression d’une chimie des états de la lumière, qui se concentre en diverses densités de structure du diamant prismatique. Pour l’Œil de cette vision, la forme humaine est une formation, une projection cinématographique de la chimie des matériaux de la lumière que la p(a)nsée réfléchit en images-mots selon son mode mural de di-vision tragique.
Cinécrire maintenant dans la préparation du cadre, de la page, pour un plan, une phrase comme pour le mouvement d’un pinceau par la main, d’une portée musicale dans son écoulement… Quel que soit le médium d’ex-pression, nous sommes respirés par le rythme du souffle dans le regard qui vise le support, le rapport à l’établi —
Je suis seul (peuplé ?) dans le mouvant du regard de l’attention, de l’intention de la vie par le souffle — seul — du moins en appren-tissage ? — dans le stylo qui grave, sur la page, des signes de la langue inscrite — déjà ! — à l’œilleton de la caméra, dans les poils du pinceau, du burin, ou de toute autre pratique artistique
. c’est maintenant que seul tu lis et vois, littéralement et dans aucun des sens, ce-qui-là est en train de se tourner –
15:55 Publié dans l'effondrement du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : littérature, effondrement, livre, art, cinéma, écrire, écriture





