28/07/2007
Baisant, seule (extrait 1)
J’ai douze ans.
Extraite, arrachée à moi, au monde ; sur le canapé à califourchon.
Le serrement au niveau du sexe.
Au début, juste une pression.
Agréable, surprenante.
Je joue, je me divertis, je m’ennuie.
Pourquoi est-ce que c’est toujours moi qui suis obligée de rester avec elle ? Moi, la petite fille en charge d’elle, l’adulte, la grand-mère ? Une enfant à qui on demande d’être une grande personne. Elle a beau avoir quatre-vingts ans, elle perd la tête, alors l’adulte responsable, c’est moi.
La vieille femme et l’enfant.
Chevauchée de l’énorme bras du canapé rouge théâtre qui trône en plein milieu du salon. Lieu sacré. C’est là que se déroulent les dîners en famille, là les querelles parentales, là les réceptions mondaines, là maintenant. Seule à seule avec elle.
Elle disserte depuis des heures, me pose tout un tas de questions auxquelles je ne réponds pas. Elle n’attend pas de réponse.
Elle est ailleurs.
À l’époque en laquelle elle s’est transportée, je n’existe pas encore.
Je ne suis pas née.
Je m’amuse de ses histoires folles. Je re-vis l’histoire de France, en transmission directe.
Là, on y est : l’intrusion inattendue et fracassante de l’armée germanique. La panique dans les rues de paris, les femmes en pleurs, les enfants qui hurlent, la détermination combative des hommes,
de certains hommes ;
la révolte. Enfin de l’action !
Je la regarde comme on regarde une émission télévisée, sans tenir compte d’elle.
Icône d’un autre temps.
Un temps révolu qui pourtant résiste à entrer dans les pages de l’histoire, qui se veut encore actualité. Et qui l’est toujours.
Le ronron berceur parfois exalté de ses paroles et la douce valse de mes va-et-vient sur le monument familial.
La danse se fait de plus en plus emportée,
de plus en plus ardente,
de plus en plus hardie.
La pression s’agrandit et la fente semble s’ouvrir, s’épanouir.
Fleur qui éclôt.
Et bientôt ce n’est plus une simple fente, c’est un trou, un trou béant. Et voilà que l’appel se fait flot se déversant. Renversant.
Quelque chose en moi, quelque chose de ce corps enfantin se réveille, plus fort que jamais.
Corps qui prend corps.
Volcan qui gronde,
chauffe brûle s’embrase.
Affolée, je suis affolée.
Dépassée, il me faut… quelque chose. Remplir le trou, combler la brèche.
La fêlure.
Je suis douleur, je suis jouissance.
C’est bon ! Mais il me faut quelque chose. Quelque chose…
Là, sustenter le gouffre, calmer le brasier.
Mouvements, lents puis rapides, de plus en plus rapides.
Le frottement.
Ça fait mal.
Je ne peux pas arrêter.
Je ne l’écoute pas. Musique au loin.
Je suis douleur, je suis jouissance.
Elle n’existe plus.
Je n’existe qu’à travers ce trou.
Remplir, combler, satisfaire, détendre.
Oui, c’est ça, détendre.
La pression se fait de plus en plus insupportable.
Je l’entends au loin. Elle parle de la guerre, elle parle des camps. Elle parle de la tenue de celui qui deviendra son mari par la suite. Il avait l’air tout petit, il portait une sorte de tunique indienne, non plutôt une tunique de prisonnier. Il était tout amaigri. Oh vous l’auriez vu il était méconnaissable ! Je suis douleur. Je n’ai pas pu le prendre dans mes bras. Je ne pouvais même pas le toucher, le frôler, vous vous rendez compte ?
Elle me vouvoyait et exigeait le vouvoiement de tous les membres de la famille, sa dernière accroche et son dernier ralliement à son origine aristocratique. Ce vous, c’est tout ce qui lui restait de sa dignité d’antan. C’est tout ce qui lui restait.
Je m’en voulais d’être incapable de le consoler de ces années de misère humaine, mais je ne pouvais pas. Le voir me faisait trop mal. Ce n’était plus un homme.
Cette phrase venue tinter dans ma partition déréglée, résonna étrangement : qu’est-ce qu’un homme ? Mais mon retour au présent de cette conversation-monologue ne dura que le temps de la question.
C’était une petite chose, une toute petite chose fragile. D’un coup je prenais conscience de la chance que j’avais eue et simultanément, je lui en voulais de me renvoyer une image si misérable. Ce n’est que quand je l’ai vu que j’ai compris ce qui s’était passé. Je suis jouissance. Ce n’est que lorsque je l’ai regardé que j’ai compris la guerre, que j’ai vu la guerre. Elle était là, inscrite dans ses yeux.
Mouvements saccadés, spasmes.
Image : la crise d’épilepsie.
Des cris, des tout petits cris s’arrachent à ma gorge.
J’essaie de les ravaler, ne pas me faire entendre, ne pas lui montrer que -
Ça y est ! Que vais-je devenir ?
Tout adonnée à son angoisse, assaillie par une mémoire qui la submerge, elle ne me regarde pas.
La moiteur de mes mains qui se frottent énergiquement l’une contre l’autre, une façon de calmer le mouvement qui tente de saisir.
Danse effrénée, frénétique de tous mes membres.
Ma chair.
Attention ! Ils arrivent il faut aller se cacher, vite ! Je ris aux éclats, je suis jouissance, c’est plus fort que moi.
Elle a de nouveau basculé.
Aboli le temps.
Elle est partie : elle a vingt-trois ans.
Je ne suis plus là non plus.
Nous voici toutes deux dans l’ailleurs de l’ici. Chacune hurlant son cri.
Douleur, jouissance.
Nos voix se confondent.
Et voilà que je me lève, me dirige vers elle. Elle est à même le sol, la tête enfouie dans ses mains. Elle se protège de l’assaut armé.
Recroquevillée, rétrécie.
C’est une petite chose sans défense.
Je suis douleur.
Je m’approche.
Extraite, arrachée à moi, au monde ; sur le canapé à califourchon.
Le serrement au niveau du sexe.
Au début, juste une pression.
Agréable, surprenante.
Je joue, je me divertis, je m’ennuie.
Pourquoi est-ce que c’est toujours moi qui suis obligée de rester avec elle ? Moi, la petite fille en charge d’elle, l’adulte, la grand-mère ? Une enfant à qui on demande d’être une grande personne. Elle a beau avoir quatre-vingts ans, elle perd la tête, alors l’adulte responsable, c’est moi.
La vieille femme et l’enfant.
Chevauchée de l’énorme bras du canapé rouge théâtre qui trône en plein milieu du salon. Lieu sacré. C’est là que se déroulent les dîners en famille, là les querelles parentales, là les réceptions mondaines, là maintenant. Seule à seule avec elle.
Elle disserte depuis des heures, me pose tout un tas de questions auxquelles je ne réponds pas. Elle n’attend pas de réponse.
Elle est ailleurs.
À l’époque en laquelle elle s’est transportée, je n’existe pas encore.
Je ne suis pas née.
Je m’amuse de ses histoires folles. Je re-vis l’histoire de France, en transmission directe.
Là, on y est : l’intrusion inattendue et fracassante de l’armée germanique. La panique dans les rues de paris, les femmes en pleurs, les enfants qui hurlent, la détermination combative des hommes,
de certains hommes ;
la révolte. Enfin de l’action !
Je la regarde comme on regarde une émission télévisée, sans tenir compte d’elle.
Icône d’un autre temps.
Un temps révolu qui pourtant résiste à entrer dans les pages de l’histoire, qui se veut encore actualité. Et qui l’est toujours.
Le ronron berceur parfois exalté de ses paroles et la douce valse de mes va-et-vient sur le monument familial.
La danse se fait de plus en plus emportée,
de plus en plus ardente,
de plus en plus hardie.
La pression s’agrandit et la fente semble s’ouvrir, s’épanouir.
Fleur qui éclôt.
Et bientôt ce n’est plus une simple fente, c’est un trou, un trou béant. Et voilà que l’appel se fait flot se déversant. Renversant.
Quelque chose en moi, quelque chose de ce corps enfantin se réveille, plus fort que jamais.
Corps qui prend corps.
Volcan qui gronde,
chauffe brûle s’embrase.
Affolée, je suis affolée.
Dépassée, il me faut… quelque chose. Remplir le trou, combler la brèche.
La fêlure.
Je suis douleur, je suis jouissance.
C’est bon ! Mais il me faut quelque chose. Quelque chose…
Là, sustenter le gouffre, calmer le brasier.
Mouvements, lents puis rapides, de plus en plus rapides.
Le frottement.
Ça fait mal.
Je ne peux pas arrêter.
Je ne l’écoute pas. Musique au loin.
Je suis douleur, je suis jouissance.
Elle n’existe plus.
Je n’existe qu’à travers ce trou.
Remplir, combler, satisfaire, détendre.
Oui, c’est ça, détendre.
La pression se fait de plus en plus insupportable.
Je l’entends au loin. Elle parle de la guerre, elle parle des camps. Elle parle de la tenue de celui qui deviendra son mari par la suite. Il avait l’air tout petit, il portait une sorte de tunique indienne, non plutôt une tunique de prisonnier. Il était tout amaigri. Oh vous l’auriez vu il était méconnaissable ! Je suis douleur. Je n’ai pas pu le prendre dans mes bras. Je ne pouvais même pas le toucher, le frôler, vous vous rendez compte ?
Elle me vouvoyait et exigeait le vouvoiement de tous les membres de la famille, sa dernière accroche et son dernier ralliement à son origine aristocratique. Ce vous, c’est tout ce qui lui restait de sa dignité d’antan. C’est tout ce qui lui restait.
Je m’en voulais d’être incapable de le consoler de ces années de misère humaine, mais je ne pouvais pas. Le voir me faisait trop mal. Ce n’était plus un homme.
Cette phrase venue tinter dans ma partition déréglée, résonna étrangement : qu’est-ce qu’un homme ? Mais mon retour au présent de cette conversation-monologue ne dura que le temps de la question.
C’était une petite chose, une toute petite chose fragile. D’un coup je prenais conscience de la chance que j’avais eue et simultanément, je lui en voulais de me renvoyer une image si misérable. Ce n’est que quand je l’ai vu que j’ai compris ce qui s’était passé. Je suis jouissance. Ce n’est que lorsque je l’ai regardé que j’ai compris la guerre, que j’ai vu la guerre. Elle était là, inscrite dans ses yeux.
Mouvements saccadés, spasmes.
Image : la crise d’épilepsie.
Des cris, des tout petits cris s’arrachent à ma gorge.
J’essaie de les ravaler, ne pas me faire entendre, ne pas lui montrer que -
Ça y est ! Que vais-je devenir ?
Tout adonnée à son angoisse, assaillie par une mémoire qui la submerge, elle ne me regarde pas.
La moiteur de mes mains qui se frottent énergiquement l’une contre l’autre, une façon de calmer le mouvement qui tente de saisir.
Danse effrénée, frénétique de tous mes membres.
Ma chair.
Attention ! Ils arrivent il faut aller se cacher, vite ! Je ris aux éclats, je suis jouissance, c’est plus fort que moi.
Elle a de nouveau basculé.
Aboli le temps.
Elle est partie : elle a vingt-trois ans.
Je ne suis plus là non plus.
Nous voici toutes deux dans l’ailleurs de l’ici. Chacune hurlant son cri.
Douleur, jouissance.
Nos voix se confondent.
Et voilà que je me lève, me dirige vers elle. Elle est à même le sol, la tête enfouie dans ses mains. Elle se protège de l’assaut armé.
Recroquevillée, rétrécie.
C’est une petite chose sans défense.
Je suis douleur.
Je m’approche.
(Le) baiser (de) la mort.
Une force brusque, brutale. De mes bras frêles, soudain, une puissance. Je m’élance vers elle, et sans savoir comment, je suis tout contre elle. Tremblante, elle n’ose dire un mot. Va et vient… Je ne contrôle plus. Va et vient… je suis douleur, je suis jouissance. Elle hurle, va et vient, elle hurle… encore… Douleur… Arrêtez ! Cris confondus. Arrêtez ! Jouissance… Arrêtez, un jour vous trouverez un jeune homme de votre âge pour ces choses-là ! STOP.
Réveil.
Elle est revenue. Moi aussi.
Elle est revenue. Moi aussi.
Je n’ai même pas besoin d’entendre la sentence. Cette scène-là me précède, de tout temps.
Moi, la petite fille, l’immonde créature qui étale impudiquement aux yeux de tous, la réalité camouflée derrière les parades séductrices et les vœux d’amour éternel.
Qu’on me condamne soit !
Mais quelqu’un pourrait-il m’expliquer ?
Moi, la petite fille, l’immonde créature qui étale impudiquement aux yeux de tous, la réalité camouflée derrière les parades séductrices et les vœux d’amour éternel.
Qu’on me condamne soit !
Mais quelqu’un pourrait-il m’expliquer ?
(extrait du livre "Baisant, seule" de Camélia Montasserre,
publié aux éditions du Grand Souffle)
21:45 Publié dans Baisant, seule | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note | Tags : baisant, seule, grand, souffle, camelia, montassere




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