20/07/2007

Encore un effort

243497b9db071b13361363ce9bcd0629.jpg

 

L’expérience nue de l’homme cru

 

  

à propos d’un écrit d’(aurélien réal)

Alain Jugnon

 

 

à Daumal le « simpliste », créateur du Grand Jeu

« Sans Dieu ni Mort ! »
L’imp(a)nsable





Je pense que l’expérience dont parle (aurélien réal) dans son livre L’expérience nue est bien celle qui prend forme et qui prend la route, pour la première fois au monde, à la fin du récit de René Daumal intitulé La grande beuverie publié en 1938, la même année que La nausée de Jean-Paul Sartre. J’irais même jusqu’à dire que l’expérience d’(aurélien réal) doit tout autant à la beuverie daumalienne qu’à la nausée sartrienne. De par une nécessité absolue, propre à cette présentation comme à l’expérience dont il est question, il faut rappeler avec précision l’état du corps et donc de l’être qui se met en branle à la fin de ce récit de René Daumal (quant à La nausée, la place ici manque, ce n’est pas le propos, et chacun pourra s’y reporter en toute tranquillité, tout le roman de Sartre est une expérience, il suffit d’y lire ce qui y est).

Dans le « roman » de Daumal, le narrateur, à ce moment de la grande beuverie, après de nombreuses aventures pataphysiques, autrement dit physiques ET métaphysiques, se retrouve, enfin seul (tel Antoine Roquentin dans sa nausée), conscient d’être et d’habiter à l’intérieur de lui-même : celui qui parle ici vient de remettre en marche depuis son intérieur sa machine extérieure. À l’intérieur, toute une maison, avec ses meubles, ses appareils, ses ustensiles et ses dispositifs, à l’extérieur le corps unique d’un individu particulier qui occupe sa place dans le monde des hommes.

L’image est inédite et nous pensons qu’elle est en totalité ce que l’expérience d’(aurélien réal) reproduit en 2006. Tout, en fait, dépend du point de vue où l’on se place soi-même : devant la grande beuverie, devant l’expérience nue, mais aussi devant la nausée.

Une dernière chose : en lisant, se faire à l’idée que le « je » qui parle se situe d’une part à l’intérieur de lui-même (physiquement), tout en étant, d’autre part, saisi (physiquement) par le monde depuis son extérieur.

« Je m’habillai et sortis dans la rue. Je marchai longtemps, laissant mes jambes me conduire. Que le monde était beau – l’humanité à part - ! Chaque chose à chaque instant accomplissait l’action nécessaire, sans discuter. L’unique unique sans s’altérer se niait indéfiniment en infinité d’unités qui reconfluaient en lui, la rivière allait mourir en mer, la mer en nue, la nue en pluie, la pluie en sève, la sève en blé, le blé en pain, le pain en homme – mais ici, cela n’allait plus tout seul, et l’homme regardait tout cela de l’air ahuri et mécontent qui le distingue entre tous les animaux de la planète. Du haut en bas et du bas en haut, chaque chose – à part l’humanité – décrivait le cercle de sa transformation. Un tourbillonnement de plus en plus compact descendait jusqu’à la Terre, où le lourd protoplasme aux molécules trop grosses, ne pouvant plus descendre, se retournait et lentement remontait le courant, du bacille au cèdre, de l’infusoire à l’éléphant. Et le mouvement de ce cercle aurait été parfait de toute éternité, n’eût été l’humanité, rebelle à la transformation, qui essayait péniblement de vivre pour son compte dans la petite tumeur cancéreuse qu’elle faisait sur l’univers. »

Juste avant les flammes, les pierres.

L’expérience nue d’(aurélien réal) prend à son compte (premier moment) la pierre humaine : ce que Daumal, lui nomme la maison mobile, cette chose-en-mouvement-qui-dit-je. (aurélien réal) expose tout d’abord l’état de cela qui le fait être ce qu’il EST : un corps rendu malade par le monde (nous sommes à l’époque du réchauffement climatique de la planète dû à l’émission des gaz à effets de serre) et présenté beau et grand dans sa maladie. Nommons-le à notre tour : corps-en-vie, ou corps souverain (pour Georges Bataille, c’est la souveraineté même, liée en devenir à son impossible).
Le protoplasme prend place : une sorte de phasme (je pense surtout au "phasme morose", carausius morosus, mon cher Lautréamont), le milieu c’est lui, lui c’est l’alentour et c’est l’univers, mais sans cycle, sans loi naturelle de transformation, sans aucune alchimie, à peine une légère chimie matérielle et matricielle, juste là pour la chute, l’erreur et les maladies.
Le réel « à part l’humanité » est tout le réel, au détail près, tragique, que l’humanité est la pierre de touche de l’ensemble : c’est son immobilité qui pousse le mouvement du tout, sa flèche donne le nord de toutes les boussoles.
Sans cela : rien.
Sans dieu non plus, bien que dieu n’existe pas. Sans mort, idem : même si la mort n’existe pas. Mais nous sommes, nous maisons mobiles, ceux, hommes creux, qui inventons le dieu, puis la mort. Je parle de ce en quoi nous consistons mais qui, nécessairement, n’est rien de réel par lui-même : le dieu et la mort. Rien d’autre.

Il faut lire à ce sujet tous les livres de Bernard Stiegler.

Cela s’écrit dans les chairs, cette immobilité. Ecrit-on pour d’autres raisons un récit ? Non, on écrit la vie et c’est ainsi que la philosophie survit. Sinon : qu’elle crève, la philosophie. (aurélien réal) a compris précisément cela (à propos de la philosophie, de la vie…). Il traite UNE question et se traite vivant dans cette unique question :

Qu’est-ce que je deviens ?

La mise en scène est celle de ce que je pense être un être, une image et une image de la pensée : l’homme cru.

La pierre qui s’enflamme est l’homme cru (second moment).

L’homme cru, le protoplasme, le phasme (tout un), est le corps- en-vie. Ses états sont remarquables et on peut suivre sa non-transformation dans l’expérience nue, le récit en dur d’(aurélien réal) (nous approchons de l’expérience en question) : ce que ça devient dans ce récit, c’est ce que ça tient comme état, c’est comment ça se maintient. Pas d’appel à l’esprit là-dedans, pas de poussée lyrique, pas de jeu de mots.
Mais c’est à lire : la torture de la langue passe par la typographie (déconstruite ET sensitive), la cassure du dire forge l’expression du propos (déconstructeur ET cartésien, c’est fou).

Il est possible de citer l’expérience mais on ne peut ni la donner à vivre ni la donner à voir. Car il faut lire.
Ici, malgré tout, un extrait du contenu. Pour la forme, allez y voir.

je deviens sensitif à tous les détails de la survie « physique » et « matérielle » au point où l’ensemble de mes sensations et de mes actes se détachent et sont vus dans leurs conséquences secrètes et sublimes ainsi je m’ouvre à des expériences microscopiques où la sensation est contact du corps avec les draps et le sommier dans l’étendue des membres et leurs fibrilles les plus reculées de la raison et du savoir me parvient l’improbable activité de l’invisible de monstres nichés dont la moquette…
(page 57 de l’expérience nue)

Mais aussi :

pour conduire la langue où elle est le corps du monde doit insérer le travail d’écrire dans la perte absolue d’image, condition pour que le corps naisse au monde par la langue et dise ces deux injoignables.
(page 65 de l’expérience nue)

Lire les deux ensemble. On saisit d’ici l’état du corps : l’expérience y niche. Avec l’âme en supplément. Qu’il faut bien appeler : poésie PLUS philosophie. L’homme cru est ce qui prend feu à cette poussée là du dire et de l’écrire. L’expérience nue d’(aurélien réal) est une mise en scène à cru du dire et de l’écrire.

(Pour les amateurs : peut-être, étrangement, est-ce dans certains « récits » de Howard Phillips Lovecraft que l’on approche au plus près la nudité de l’expérience vitale que met en jeu (aurélien réal). Dans tous les cas, ma propre lecture de Lovecraft, primitive et innocente, m’a déplacé de cette sorte : je me souviens de ce moment où, levant la tête de Dagon, un recueil de nouvelles de cet auteur, je me mis à interroger la rectitude des lignes et la courbure des choses qui m’environnaient, et la « nature » des sons qui me parvenaient. Pour les connaisseurs : la lecture d’Ulysse de James Joyce m’a fait froidement le même effet)

L’homme cru est maintenant en feu, nous sommes au centre de l’expérience, au commencement de ce qu’il faut appeler un monde humain.

Homme, ô l’homme…
Toute l’expérience dans ce récit est de ton fait, car de ton feu, et de ton fou, ce fou particulier coincé au cœur de toute vraie poésie humaine : j’ai nommé Antonin Artaud, qui traverse le livre comme unique fantôme, fantasme ou phasme, c’est encore mieux dit ainsi.
Car pour nue que soit l’expérience, elle s’affirme pleine de l’absence de dieu, l’autre chose, ce que l’homme n’est pas : dieu c’est la chose. « Dieu c’est la chose », cela signifie qu’une expérience est dire dieu, une autre est de le
dé-dire (cochon qui s’en…). Ce que tout le récit d’(aurélien réal) travaille au corps, c’est le grandiose de cette dédite.

Sur le mode de la rencontre, par exemple, d’un Derrida et d’un Artaud :

« Car ce que (les) hurlements (d’Artaud) nous promettent, s’articulant sous les noms d’existence, de chair, de vie, de théâtre, de cruauté, c’est, avant la folie et l’œuvre, le sens d’un art qui ne donne pas lieu à des œuvres, l’existence d’un artiste qui n’est plus la voie ou l’expérience qui donnent accès à autre chose qu’elles-mêmes, d’une parole qui est corps, d’un corps qui est un théâtre, d’un théâtre qui est un texte parce qu’il n’est plus asservi à une écriture plus ancienne que lui, à quelque archi-texte ou archi-parole. Si Artaud résiste absolument – et, croyons-nous, comme on l’a jamais fait auparavant – aux exégèses cliniques ou critiques – c’est par ce qui dans son aventure (et par ce mot nous désignons une totalité antérieure à la séparation de la vie et de l’œuvre) est la protestation elle-même contre l’exemplification elle-même. La critique et le médecin seraient ici sans ressource devant une existence refusant de signifier, devant un art qui s’est voulu sans œuvre, devant un langage qui s’est voulu sans trace. C’est-à-dire sans différence. En poursuivant une manifestation qui ne fût pas une expression mais une création pure de la vie, qui ne tombât jamais loin du corps pour déchoir en signe et en œuvre, en objet, Artaud a voulu détruire une histoire, celle de la métaphysique dualiste […]. Artaud a voulu interdire que sa parole loin de son corps lui fût soufflée. »

Dieu est la mort.

Le souffle est la vie.

L’expérience nue est le remplacement de cette mort par autre chose : la vie.

L’expérience nue, je le rappelle ici, doit sa vie à une maison d’édition qui se nomme : le grand souffle.

Le dieu vivant, le dieu à l’intérieur, le dieu bu, le dieu su ou vu, le dieu démonique, démoniâtre et démon-logique n’est RIEN. Mais le dieu qui est la mort est là, il est celui qui nous fait être là vivants, nous, sans la consistance qu’il nous vole. Ce dieu que nous sommes et que nous avons à dé-être. Ce dieu qui est nous, nous par défaut, il est le défaut qu’il faut. La chose est dieu. La chose à chier, à évacuer, à fouler au pied et à mettre dehors.

C’est l’expérience.

L’homme cru prend pour lui toute la place de l’être : c’est ici l’effort d’être à promouvoir, ce qui est changer la chose, plutôt que changer les choses.

C’est encore Antonin Artaud, le parti devant, notre avant-garde, qui expérimente dans la philosophie et dans la vie cette chose.

« Artaud a voulu effacer la répétition en général. La répétition était pour lui le mal […]. La répétition sépare d’elle-même la force, la présence, la vie. Cette séparation est le geste économique et calculateur de ce qui se diffère pour se garder, de ce qui réserve la dépense et cède à la peur. Cette puissance de répétition a commandé tout ce qu’Artaud a voulu détruire et elle a plusieurs noms : Dieu, l’Être, la Dialectique. Dieu est l’éternité dont la mort se poursuit indéfiniment, dont la mort, comme différence et répétition dans la vie, n’a jamais fini de menacer la vie. Ce n’est pas le Dieu vivant, c’est le Dieu-Mort que nous devons redouter. Dieu est la Mort. »

Jacques Derrida a écrit cela dans Le théâtre de la cruauté et la clôture de la représentation, conférence prononcée à Parme lors du colloque Antonin Artaud en avril 1966.

(pour les amateurs encore : la phrase « dieu est mort » est une vieille blague qui ne fait plus rire que les chrétiens d’Europe lorsqu’ils font semblant, pour jouer à être philosophe, de lire Nietzsche, Nietzsche, lui, n’a jamais pensé cela, car pour lui il n’y a pas de quoi rire ici, dieu n’est pas, comment veut-on qu’il meurt, c’est tout le problème, si au moins il était, vu ce qu’on en dit, ce qu’on en fait, alors on pourrait commencer à travailler.)

Toujours grâce à Jacques Derrida (même conférence), l’expérience nue d’(aurélien réal) pourrait se clore, pour un temps, avant de voir et de savoir, sur cette idée régulatrice écrite et dite pour pousser plus loin cette maison humaine qui n’est pas en phase de transformation tout en étant la vie :

(Réponse à : qu’est-ce que je deviens ?)

« Or on le sait, comme Nietzsche, mais par le théâtre, Artaud veut nous rendre au Danger comme au Devenir. »

L’expérience nue et son récit par (aurélien réal) nous rendent, aujourd’hui, au Danger et au Devenir que NOUS sommes : le jeu est décisif et a lieu dans ce livre.

Par le théâtre…

  

(texte publié dans la revue "La Soeur de l'Ange - 5")

Les commentaires sont fermés.