30/05/2006
L'effondrement du temps - extraits (1)
« Et l’impensable est aussi un être qui un jour remplacera la pensée et vous y serez la toute première du côté où l’on enterre la pensée elle-même sous la matière de la pensée. »
L’homme a vu ses pensées traverser son cerveau. Et il les a regardées. D’habitude, il était ses pensées. Il était ce train qui n’en finit jamais d’arriver. Mais ce qu’il regardait, cette fois il l’a vu. Lui qui, d’habitude, ne sentait rien de différent de lui, a vu le train de ses pensées avec des yeux qui n’étaient pas les siens. Puis, c’est redevenu comme à son habitude, il pensait, absent, ou plutôt : ça pensait tout seul en lui. Mais des milliers de fois, et des milliers encore, l’homme a vu. Et non seulement cette pensée d’un soir, mais celles aussi qu’on dit « sérieuses », celles des savants, des artistes, des philosophes. Soudain, voir, cette sensation d’un oeil étranger au train des pensées, apparaissait comme née des limbes, avec des contours distincts, l’espace d’un clignement des paupières.
Puis, cela redevenait comme avant. On oubliait : on pensait. On y pensait même, on réfléchissait. On était de nouveau porté par l’immense flux des choses indistinctes dont on faisait soi-même partie sans savoir - sans rien savoir : ni qu’on n’avait jamais vécu, que la vie n’était pas encore née, ni que le temps était un mur traversable, et qu’on allait changer de conscience…
« Si le cinématographe peut pénétrer les flux des consciences au point de donner parfois l’impression qu’il les contrôle, surtout lorsqu’il devient télévision, c’est parce que la conscience est elle-même avant tout projection, tout aussi bien que montage et réalisation d’un flux temporel où les flux en quoi consistent les objets cinématographiques se coulent, s’écoulent, se moulent, et moulent en retour le matériau des masses de consciences auxquelles l’industrie s’adresse à travers eux. Car les marchés sont avant tout des consciences. Or, l’intégration des industries du symbole et de la logistique est ce qui permet, lorsque le cinéma devient télévision, un contrôle total des marchés en tant qu’ensembles de flux de consciences qu’il s’agit de synchroniser.
Cependant, une conscience est essentiellement libre, c’est-à-dire diachronique, c’est-à-dire exceptionnelle, singulière, irréductiblement mienne.
De cet état de fait qu’habite une contradiction explosive résulte un profond mal-être – un mal-être historique que l’on n’ose plus appeler une « époque de l’être », mais plutôt une épreuve du devenir vécu comme non-être, c’est-à-dire comme devenir-mauvais : comme néant.
Ainsi s’ouvre à nouveau la question du mal. »
La technique et le temps 3. Le temps du cinéma)
l’Homme a joué
tous les rôles ! »
Nous sommes entrés, irréversiblement, dans l’ère des périls extrêmes du fait humain. Le cyclotron du temps, où s’accentue la tétanie d’avenir, entraîne notre espèce vers son heure critique. Chaque jour qui passe réduit les « options » de notre « opsis » à une terrible alternative : MUTER ou DISPARAÎTRE. Muter, mais vers quoi ? Et comment ? Là, béant, s’ouvre en complexité le champ du futur. Pour autant cependant qu’il nous soit donné d’en examiner les profils, et de toute façon, le prix à terme de nos seules perspectives sera tragique : le prix de l’ex-orbitant.
En effet, par la force avec laquelle elles s’imposent maintenant à nos vies quotidiennes, les technologies hyperindustrielles de l’image et du son relèvent précisément d’un dispositif de destruction massive des consciences assujetties au programme de la marchandise, autrement dit à « du temps de cerveau disponible pour Coca-Cola », pour reprendre la terrible formule de Patrick Lelay, directeur de TF1.
Désormais source des profits les plus juteux, les images-sons qui pénètrent nos flux psychiques dans leur
immense majorité - mais que nous consentons d’abord à nous projeter nous-mêmes -, nous crèvent littéralement les yeux et les tympans. Aveuglés et assourdis d’exténuation devant leur non-sens et leur violence continue, nous devenons progressivement inaptes à former nous-mêmes les visages de nos vies. L’organisation de la cécité et de la surdité collectives a déjà pris le contrôle de la civilisation mondiale.
Mais ce n’est pas tout. Les progrès actuels de la technique et de l’industrie génétique, laissent également poindre à l’horizon du milieu de siècle la possibilité d’une industrialisation progressive de chacune des parties du corps humain, et par là-même d’une substitution extensive des fonctions organiques - notamment la fonction de reproduction - à celles, entièrement artificielles, issues des imminentes victoires de l’ingénierie médicale.
Ainsi, le couplage du contrôle technique, financier (et militaire) des flux audiovisuels avec celui des industries informatiques, robotiques et génétiques permet d’entrevoir pour un jour relativement proche que la quasi-totalité des idées, émotions, pulsions et structures organiques de la majorité des homo sapiens soit réduite au régime impitoyable de la marchandise à l’échelle planétaire.
La gravité de cette pente que nous suivons pour la plupart les yeux grand fermés, et que nulle intervention humaine ne semble aujourd’hui en mesure d’empêcher radicalement, signifie bien davantage qu’un « déclin » de la culture. Elle ouvre pour la première fois au regard non seulement la perspective d’une industrialisation sans limites du genre humain, mais surtout celle, proprement tragique, d’une robotisation sourdement consentie, inavouablement souhaitée, et en fait activement promue par nul autre que nous-mêmes…
Depuis plus d’un demi-siècle, nombre d’observateurs, écrivains et cinéastes,
ont commencé à anticiper et à dénoncer le danger de cette stratégie d’ex-orbitation de notre espèce : fabriquer une sous-espèce d’esclaves humains réduits à de l’engrais bio-mécanique, autrement dit à du papier-machine génétique sur lequel viendraient s’écrire les prochaines pages de l’histoire terrestre. Ainsi s’imposerait, sous couvert « d’intelligence artificielle », le spectre terrifiant d’une nouvelle domination de l’eugénisme fasciste : l’avènement du « Successeur » (selon Jean-Michel Truong), ou celui de la « Matrix »…
À l’inverse, les prophètes hyperscientistes voient le règne de la technique annoncer l’autodépassement conquérant de notre vieille humanité périmée au bénéfice d’une (sur)humanité « augmentée », « optimisée » jusqu’à l’inimaginable. Bravant les prescriptions éculées du vieux continent de la peur ancestrale à visage « humaniste » ou « religieux », nous passerions, selon eux, de ce vieux corps fallacieux que l’on dit « naturel » - mais en fait aliéné aux lois arbitraires et limitatives de la « Carte-Mère-Nature » -, à un corps véritablement « humain » en ceci que nous serions devenus les seuls « maîtres et possesseurs » des lois de sa programmation et de sa fabrication assistée par ordinateur. Serait alors et seulement « humain » ce corps « post-humain », entièrement artefactuel, idéalement sans frontières, c’est-à-dire potentiellement capable de subir des mutations aléatoires indéfinies. Dans cette nouvelle mythologie du futur fondée sur la primauté de l’art bio-industriel, toute la vie psychique se verrait elle aussi « reconfigurée », d’abord « purifiée », « sécurisée », puis « augmentée » et « optimisée », en vertu des « miracles » massivement reproductibles générés par le progrès perpétuel des manipulations génétiques, des techniques de greffes et d’implants neuro-chirurgicaux, toutes transformations nécessaires à l’avènement d’un cerveau planétaire actuellement en cours d’émergence « organique ».
Alors, auto-disparition ou auto-dépassement conquérant de l’humanité par elle-même ?
18:50 Publié dans l'effondrement du temps | Lien permanent | Commentaires (0) | Envoyer cette note






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