28/04/2008

extraits de la vidéo "l'expérience nUe"

 

"l'expérience nUe - 1", entretien avec aurélien réal (première partie)


La terre se réchauffe à un rythme «insoutenable» (rapport officiel du gouvernement britannique, 2006).
Dans un appartement de banlieue, aujourd'hui, un homme devenu d'une extrême sensitivité, asphyxie sous la brûlure des gaz d'un incinérateur.
Parti d'un lieu commun, de très loin, le mystère-là de la douleur s'est dit poète -- et non «poème», car cet écrit n'est pas une trace mais un acte, indéfiniment renouvelé, vierge, jusqu'à cette pureté d'émergence, le chant souverain du mouvement sans bords dans l'abandon consenti : une neige de soleil.

 http://www.legrandsouffle.com/livres_en.html

28/07/2007

Baisant, seule (extrait 1)

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J’ai douze ans.
Extraite, arrachée à moi, au monde ; sur le canapé à califourchon.
Le serrement au niveau du sexe.
Au début, juste une pression.
Agréable, surprenante.
Je joue, je me divertis, je m’ennuie.

Pourquoi est-ce que c’est toujours moi qui suis obligée de rester avec elle ? Moi, la petite fille en charge d’elle, l’adulte, la grand-mère ? Une enfant à qui on demande d’être une grande personne. Elle a beau avoir quatre-vingts ans, elle perd la tête, alors l’adulte responsable, c’est moi.

La vieille femme et l’enfant.

Chevauchée de l’énorme bras du canapé rouge théâtre qui trône en plein milieu du salon. Lieu sacré. C’est là que se déroulent les dîners en famille, là les querelles parentales, là les réceptions mondaines, là maintenant. Seule à seule avec elle.
Elle disserte depuis des heures, me pose tout un tas de questions auxquelles je ne réponds pas. Elle n’attend pas de réponse.
Elle est ailleurs.
À l’époque en laquelle elle s’est transportée, je n’existe pas encore.
Je ne suis pas née.
Je m’amuse de ses histoires folles. Je re-vis l’histoire de France, en transmission directe.

Là, on y est : l’intrusion inattendue et fracassante de l’armée germanique. La panique dans les rues de paris, les femmes en pleurs, les enfants qui hurlent, la détermination combative des hommes,
de certains hommes ;
la révolte. Enfin de l’action !
Je la regarde comme on regarde une émission télévisée, sans tenir compte d’elle.
Icône d’un autre temps.
Un temps révolu qui pourtant résiste à entrer dans les pages de l’histoire, qui se veut encore actualité. Et qui l’est toujours.

Le ronron berceur parfois exalté de ses paroles et la douce valse de mes va-et-vient sur le monument familial.
La danse se fait de plus en plus emportée,
de plus en plus ardente,
de plus en plus hardie.
La pression s’agrandit et la fente semble s’ouvrir, s’épanouir.
Fleur qui éclôt.
Et bientôt ce n’est plus une simple fente, c’est un trou, un trou béant. Et voilà que l’appel se fait flot se déversant. Renversant.
Quelque chose en moi, quelque chose de ce corps enfantin se réveille, plus fort que jamais.
Corps qui prend corps.
Volcan qui gronde,
chauffe brûle s’embrase.


Affolée, je suis affolée.
Dépassée, il me faut… quelque chose. Remplir le trou, combler la brèche.
La fêlure.

Je suis douleur, je suis jouissance.

C’est bon ! Mais il me faut quelque chose. Quelque chose…
Là, sustenter le gouffre, calmer le brasier.
Mouvements, lents puis rapides, de plus en plus rapides.
Le frottement.
Ça fait mal.
Je ne peux pas arrêter.
Je ne l’écoute pas. Musique au loin.

Je suis douleur, je suis jouissance.

Elle n’existe plus.
Je n’existe qu’à travers ce trou.
Remplir, combler, satisfaire, détendre.
Oui, c’est ça, détendre.

La pression se fait de plus en plus insupportable.
Je l’entends au loin. Elle parle de la guerre, elle parle des camps. Elle parle de la tenue de celui qui deviendra son mari par la suite. Il avait l’air tout petit, il portait une sorte de tunique indienne, non plutôt une tunique de prisonnier. Il était tout amaigri. Oh vous l’auriez vu il était méconnaissable ! Je suis douleur. Je n’ai pas pu le prendre dans mes bras. Je ne pouvais même pas le toucher, le frôler, vous vous rendez compte ?
Elle me vouvoyait et exigeait le vouvoiement de tous les membres de la famille, sa dernière accroche et son dernier ralliement à son origine aristocratique. Ce vous, c’est tout ce qui lui restait de sa dignité d’antan. C’est tout ce qui lui restait.
Je m’en voulais d’être incapable de le consoler de ces années de misère humaine, mais je ne pouvais pas. Le voir me faisait trop mal. Ce n’était plus un homme.
Cette phrase venue tinter dans ma partition déréglée, résonna étrangement : qu’est-ce qu’un homme ? Mais mon retour au présent de cette conversation-monologue ne dura que le temps de la question.
C’était une petite chose, une toute petite chose fragile. D’un coup je prenais conscience de la chance que j’avais eue et simultanément, je lui en voulais de me renvoyer une image si misérable. Ce n’est que quand je l’ai vu que j’ai compris ce qui s’était passé. Je suis jouissance. Ce n’est que lorsque je l’ai regardé que j’ai compris la guerre, que j’ai vu la guerre. Elle était là, inscrite dans ses yeux.

Mouvements saccadés, spasmes.
Image : la crise d’épilepsie.

Des cris, des tout petits cris s’arrachent à ma gorge.
J’essaie de les ravaler, ne pas me faire entendre, ne pas lui montrer que -
Ça y est ! Que vais-je devenir ?
Tout adonnée à son angoisse, assaillie par une mémoire qui la submerge, elle ne me regarde pas.


La moiteur de mes mains qui se frottent énergiquement l’une contre l’autre, une façon de calmer le mouvement qui tente de saisir.

Danse effrénée, frénétique de tous mes membres.
Ma chair.
Attention ! Ils arrivent il faut aller se cacher, vite ! Je ris aux éclats, je suis jouissance, c’est plus fort que moi.

Elle a de nouveau basculé.
Aboli le temps.
Elle est partie : elle a vingt-trois ans.

Je ne suis plus là non plus.
Nous voici toutes deux dans l’ailleurs de l’ici. Chacune hurlant son cri.
Douleur, jouissance.
Nos voix se confondent.

Et voilà que je me lève, me dirige vers elle. Elle est à même le sol, la tête enfouie dans ses mains. Elle se protège de l’assaut armé.
Recroquevillée, rétrécie.
C’est une petite chose sans défense.
Je suis douleur.
Je m’approche.


(Le) baiser (de) la mort.


Une force brusque, brutale. De mes bras frêles, soudain, une puissance. Je m’élance vers elle, et sans savoir comment, je suis tout contre elle. Tremblante, elle n’ose dire un mot. Va et vient… Je ne contrôle plus. Va et vient… je suis douleur, je suis jouissance. Elle hurle, va et vient, elle hurle… encore… Douleur… Arrêtez ! Cris confondus. Arrêtez ! Jouissance… Arrêtez, un jour vous trouverez un jeune homme de votre âge pour ces choses-là ! STOP.
 
 
 
 
Réveil.



Elle est revenue. Moi aussi.
 
 
    Je n’ai même pas besoin d’entendre la sentence. Cette scène-là me précède, de tout temps.
   Moi, la petite fille, l’immonde créature qui étale impudiquement aux yeux de tous, la réalité camouflée derrière les parades séductrices et les vœux d’amour éternel.

Qu’on me condamne soit !
Mais quelqu’un pourrait-il m’expliquer ?
 
 

(extrait du livre "Baisant, seule" de Camélia Montasserre,

publié aux éditions du Grand Souffle)

 

 

 

 

26/07/2007

Daumal le Voyant

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(nathanaël flamant)

 

 

Transcription d’un moment de parole vivante,

à Charleville-Mezières, le 12 octobre 2004.

 

 

Daumal le Voyant : de la « Lettre du Voyant » d’Arthur Rimbaud au « poète blanc » chez René Daumal.

La poésie ne sera jamais écrite. Ou elle ne sera toujours écrite que sur du sable, par la main du vent, dans l’œil du feu. Rappeler ceci : la poésie n’est qu’en sa source, le poème est sa trace mortelle, c’est déjà venir au lieu de la parole et du chemin d’homme, au centre de la voix et de la voie, de René Daumal.
Daumal, le Voyant.
J’aurais rêvé, la poésie aurait rêvé – la poésie rêve t-elle ? Si oui, en quel sens ? Par quel sang ? Il y a le sang de certains rêves plus qu’humains, sang à blanc du cri des métamorphoses, qui déclôt la vision. La vision qui met en mouvement la parole qui l’incarne ou tend à l’incarner. L’advenue de l’avenir dans le maintenant qui le devient.
J’aurais aimé, puisque « Daumal le Voyant » ne constitue pas à proprement parler un titre, mais plutôt le signe de notre rencontre de ce soir – un signe qui annonce, qui rassemble, qui nous rassemble – j’aurais aimé qu’il n’y eût pas de signe. Rien qui annonçât quoi que ce soit. Pas même un certain quelqu’un. Une expérience, « pure et simple ». Mais…
Daumal le Voyant : ce n’est pas un simple clin d’œil, une simple accolade à « Rimbaud le Voyant  », titre du livre de Rolland de Renéville. C’est plutôt une question d’essentielle fidélité – de Daumal à Rimbaud. Et cette fidélité est d’autant plus essentielle qu’elle est inapparente. On ne s’attend pas, a priori, à voir mariés Daumal et le Voyant. C’est vers cette fidélité essentielle, intime, difficile à entendre, que je souhaiterais me diriger lentement, avec vous, ce soir.
Cette fidélité est d’autant plus étrange que Rimbaud, cette monstrueuse précocité qui, à quinze ans, était déjà le signe d’une promesse d’intégralité de la fulgurance de l’esprit, de la grâce du cœur et de l’énergie vitale, est elle-même difficile à recevoir. Je veux dire qu’on en reçoit, ou non, le choc ; c’est tout.
Rimbaud n’a pas indiqué lui-même le « terrain » de la fulgurance qui l’a traversé. Et, en me promenant parmi le cimetière du cent-cinquantenaire de la naissance du « poète maudit », ici, dans les rues de Charleville, comme dans celles de Reims pour la commémoration des enfants-prodiges de la ville, je me disais, qu’en fait, il y a deux grandes manières d’étouffer la fulgurance. Ou on la tait – et j’allais dire : on la tait à mort – ce qui caractérise la longue occultation du Grand Jeu ; ou on fait un bruit assourdissant autour d’elle – et c’est le lot d’Arthur Rimbaud, le plus connu de nos poètes, c’est-à-dire : le plus profondément méconnu de nos poètes.

Pour m’approcher de cette fidélité essentielle, je rappellerai d’abord que Rimbaud fut le grand ascendant poétique de l’avenir de la poésie française (et, sans doute, pas seulement française). Ascendant comme pro-venance et donc comme a-venir. Ascendant poétique qui a engendré, provoqué, à travers les plus grands poètes français du XXe siècle, une forme très haute de fidélité : fidélité à l’éclair, chez René Char par exemple. L’éclair qui, en se retirant, illumine tout un ciel. Et on a là la forme propre de la brièveté d’aphorisme qui caractérise le centre de la parole de Char. Par exemple : « le présent est un jeu ou un massacre d’archers ».
Fidélité à la saveur, chez Saint-John Perse. Fidélité à l’énergie disloquante de l’image qui en libère la saveur. La saveur, c’est-à-dire : non pas le goût, mais la couleur et le son – comme, dans les pays du sud, dans les printemps d’Espagne, la grenade mûre éclate et c’est… un bourdonnement de rouge.

Des poèmes comme Nocturne vulgaire ou Barbare, dans le recueil des Illuminations – « Le pavillon en viande saignante sur la soie des mers et des fleurs arctiques ; elles n’existent pas » – libèrent des images qui sont à l’origine directe du surréalisme, des images dans lesquelles la déflagration de l’imaginaire se trouve déjà entièrement contenue. Cependant, avec le surréalisme, on ne peut pas tout à fait parler de fidélité mais, plutôt, de redevance, car on sait qu’André Breton et le surréalisme n’auront pas été complètement fidèles à la voyance rimbaldienne ; et René Daumal, à 22 ans, écrivant à André Breton cette phrase prophétique, traduit mieux que je ne pourrais le faire cette redevance non-fidèle du surréalisme à Rimbaud – Daumal écrit : « méfiez- vous, André Breton, de figurer plus tard dans les manuels d’histoire littéraire, alors que si nous briguions quelque honneur, ce serait celui d’être inscrits dans l’histoire des cataclysmes ». Non-fidélité au cataclysme, non-fidélité à la brûlure de soi, non-fidélité au risque de l’homme et de la parole investis tout entiers dans leur dissolution pour…
Fidélité à la ferveur, chez Claudel. Le poète de Tête d’or, le poète qui déclara lui-même avoir reçu sa conversion, son « entrée » en Dieu, derrière un pilier, à la suite de la lecture des Illuminations, est un grand poète, plein de ferveur. En ce sens, il y a une fidélité claudélienne à la grâce de Rimbaud ; mais, contrairement à la ferveur chrétienne de Claudel, la grâce rimbaldienne n’appartient à aucune tradition religieuse, à aucune filière spirituelle. Elle se libère de tout passé parce qu’elle porte un tout-autre avenir.
Fidélité au nerf, chez Antonin Artaud. Ou plutôt à l’innervation – innervation magnétique, mise en branle, en transe, de l’anatomie subtile du corps énergétique vital. « Faim, soif, cris, danse, danse, danse, danse ! » : est-ce Rimbaud ? Est-ce Artaud ? Artaud a de Rimbaud repris et creusé la Voyance chamanique, la Voyance à partir de l’œil du ventre. Et en prononçant ce terme : « Voyance », la plus essentielle fidélité qui ait été… la plus essentielle fidélité… est celle du Grand jeu, à travers sa grande trinité : Roger Gilbert-Lecomte, René Daumal, André Rolland de Renéville.

Fidélité à la Voyance. Là, nous touchons à ce qui est proprement l’héritage intime, fulgurant du cataclysme rimbaldien. Cependant, ces trois hommes (Renéville, Lecomte, Daumal) n’ont pas une fidélité à la Voyance qui est du même ordre.
André Rolland de Renéville n’est sans doute pas allé aussi loin que Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal, n’ayant pas brûlé en tant qu’homme et en tant que poète jusqu’où ses deux phrères ont brûlé. Il est demeuré, pourrait-on dire, ce théoricien génial de la poésie française, tel que, sans doute, nous n’en avions pas eu depuis longtemps et peut-être même jamais avant lui. Ce que nous devons à Renéville, c’est d’avoir entendu qu’il fallait sortir Rimbaud, ou la Voyance de Rimbaud, du mythe chrétien. Et c’était là une opération fort difficile parce que Claudel d’une part, mais avant lui déjà Verlaine, avaient commencé d’inscrire très puissamment Rimbaud dans leur propre visée.
André Rolland de Renéville entendait avancer sur une crête difficile : dire ou redire l’aspect incontestablement messianique d’Arthur Rimbaud, mais un caractère messianique retiré de la dimension chrétienne, en laquelle Rimbaud, vous le savez, a beaucoup… tout simplement… souffert. Et, à la différence de la souffrance baudelairienne – Baudelaire étant peut-être le dernier poète en France qui incarne, sans en sortir, la crise du christianisme – le cri de Rimbaud tente une percée ailleurs, ce que Renéville sera le premier à entendre. Renéville entend qu’il y a une nostalgie essentielle qui habite Rimbaud : la nostalgie de l’Orient. Non pas, bien entendu, une nostalgie de voyageur paradisiaque mais une nostalgie de sortie de la prison humaine. Rimbaud, tout jeune, comme ensuite Roger Gilbert-Lecomte et René Daumal, sera déjà fatigué d’être humain : d’être inscrit dans cet horizon de souffrance qui n’en finit pas, avec, au bout, la finitude de la mort.
On pourrait dire que s’équilibre, pour la première fois dans le regard porté sur ce phénomène, la puissance d’un Claudel, qui tente de rapatrier Rimbaud dans le mythe chrétien, et celle de Renéville qui tâche de le rendre, en le lisant, à son « état primitif de fils du soleil », ce soleil se situant en Orient. Pour Renéville, la Voyance de Rimbaud est celle d’un ascète ; d’un ascète qui cherche, par tous les moyens, à perdre cette croyance qui nous colle tous à la peau, à savoir que nous serions un moi « éternel », individuel, ayant un libre arbitre, décidant à volonté de notre propre vie. Cependant, à lire en toute profondeur l’œuvre de Rimbaud, on s’aperçoit que ce n’est ni ceci ni cela. Il y a cette aspiration essentielle à l’Orient, cette lutte, aussi, terrible, avec la dimension chrétienne, mais il y a surtout la recherche d’un « autre chose », d’un inconnu qu’il mettra toutes ses forces à essayer de nommer, à même une langue qui doit subir une révolution radicale, car, comme il l’écrit dans la Lettre du Voyant : « les inventions d’inconnu réclament des formes nouvelles ».
Et ce n’est pas rien que d’entendre ce que signifie exactement cette phrase. C’est entendre que, pour lui, tout est vieux, absolument tout. La littérature est vieille ; la croyance que l’écrivain, le poète, serait l’auteur de ce qu’il écrit est finie ; la croyance de tout un chacun que sa réalité d’homme s’arrête, est constituée absolument, comme dirait Roger Gilbert-Lecomte, des « limites de sa peau », est ruinée : « Je est un autre ». Mais, surtout, ce qui est fini… et c’est le terrible secret de la Voyance rimbaldienne qui, encore aujourd’hui, est certainement loin devant nous – autrement dit, cette Voyance n’appartient pas au passé mais elle vient sur nous – ce terrible secret, il est dit en un seul vers, dans un de ses tout premiers poèmes ; il a quinze ans et demi ; il écrit dans Soleil et chair : « Car l’Homme a fini ! L’Homme a joué tous les rôles ». Le pressentiment, la prémonition, la prescience, l’appel que Rimbaud incarne, c’est déjà la fin… de l’espèce humaine.
Lorsqu’on parcourt intensément cette œuvre, on s’aperçoit que de nombreux signes de cette vibration reviennent. Dès le Bateau ivre, énigmatiquement : « Million d’oiseaux d’or, ô future Vigueur ! ».
Dans d’autres poèmes… dans Being beauteous, qui commence : « Devant une neige un Être de Beauté de haute taille » et se termine : « Nos os sont revêtus d’un nouveau corps amoureux »… dans Adieu : « posséder la vérité dans une âme et un corps »… Car l’Homme a fini et Rimbaud voit venir un autre Être : autrement dit, la forme humaine n’est pas le dernier mot de l’incarnation de l’Esprit. Et ce que projette Rimbaud, c’est peut-être tout simplement, après l’Être pensant : l’Homme – car nous sommes sans cesse en train de penser : nous ne vivons pas, nous pensons que nous vivons, à tout moment ; nous ne sommes pas là, nous ne sommes pas présents « âme et corps », « la vraie vie est absente »…  – ce que voit venir Rimbaud, c’est un autre Être qui serait peut-être, après l’Être pensant, réellement l’Être poétique : un « Être de Beauté de haute taille ». Et cet Être serait caractérisé par ce qu’il tente de nommer aussi, dans le dernier poème des Illuminations, à savoir Génie – qui ne porte pas ce titre pour rien non plus, car il s’agit bien de l’avenir ou de l’advenue d’un nouveau Génie de l’amour : « Il est l’amour, mesure parfaite et réinventée, raison merveilleuse et imprévue »… Si « l’amour est à réinventer », c’est qu’il est en quête d’une dimension plus vaste de lui-même, que ni la dimension christique ni la dimension des traditions multiples de l’Inde ne suffit à incarner « corps et âme ». Des êtres comme le Christ ont incarné la liberté, l’immortalité de l’âme dans le Ciel et sont venus sur Terre, porteurs de cette lumière céleste, mais ce que Rimbaud pressent c’est la (ré)conciliation de la matière et de l’esprit dont parlera Roger Gilbert-Lecomte. La sensation que, peut-être, la matière est l’esprit de l’esprit, et que nous ne comprendrons rien ni à la matière ni à l’esprit, ni au corps ni à l’âme, tant qu’il n’y aura pas un corps-et-âme, incarné là, sans cesse.
Dans Génie aussi, il prononce « la terrible célérité de la perfection des formes et de l’action », ce qui donne à entendre quelque chose d’un tout autre ordre que les gestes saccadés, hachés, maladroits dont est pourtant capable cette merveilleuse machine qu’est le corps humain, mais qui est encore loin d’une vie plastique du corps. Et aussi, d’un seul trait, entendre que la langue que nous parlons à travers des grammaires est encore trop articulée, trop cassante. Cette langue qui serait « de l’âme pour l’âme », qu’il évoque et invoque dans la Lettre du Voyant, ne serait-ce pas une première manière de s’approcher d’une modulation ? Je ne dis même plus qu’il s’agirait d’un langage, mais d’une modulation, une modulation…
Il est évidemment impossible de parler de cette vision, puisqu’elle n’est pas encore. C’est pourtant ce que Rimbaud a tenté. Ce qu’a soutenu ce « tout jeune homme » est surhumain, est déjà surhumain. Et je ne sais pas si, dans le bruit assourdissant qu’on fait autour de lui aujourd’hui, je ne sais pas si nous sommes encore capables, ou si nous avons jamais été capables, de ressentir ce que « la grâce » a déjà tenté de nous dire à travers ce génie humain.

De ce point de vue on pourrait dire que Roger Gilbert-Lecomte est « l’enfant-voyant » de Rimbaud et le seul. Si, comme signe de notre rencontre, j’avais dit « Roger Gilbert-Lecomte le Voyant », il n’y aurait pas eu de surprise ; en nous ça dit : « bien sûr » ; bien sûr, parce que Roger Gilbert-Lecomte incarne particulièrement « l’horrible travailleur » dont parle Rimbaud, qui « commence par les horizons où l’autre s’est affaissé ». À tel point qu’on trouve dans l’œuvre de Lecomte des expressions littérales, des « citations invisibles » de Rimbaud lui-même. Si je parlais le langage des gitans, je dirais que leurs sangs ont été mêlés, qu’il y a chez Lecomte les stigmates de la fulgurance du verbe rimbaldien. Parce que Roger Gilbert-Lecomte est prophétique, parce qu’il est engagé dans une vision du devenir de l’esprit, parce qu’il annonce aussi, dans des textes aussi fondamentaux, violents, étranges que L’horrible révélation, la seule ou La lézarde, ce qu’il nomme « le troisième homme », parce qu’il sent, lui aussi, que nous sommes entrés dans le temps du « grand insecte », de l’asphyxie de l’humain et du vivant sur terre, la filiation, la fidélité essentielle est évidente. Mais Daumal…

Daumal le Voyant ? C’est difficile à toucher. Parce que Daumal n’est pas fulgurant (ni comme Rimbaud ni comme Lecomte), parce que Daumal n’est pas hurlant (comme peut l’être Artaud), parce que Daumal est d’une âpre sobriété, que sa parole dégrisée ne consonne pas avec l’idée commune d’une « vision délirante ou géniale », où donc porte-t-il une fidélité de Voyance ?
Elle transparaît le mieux dans ses deux derniers textes, deux textes, par conséquent, qui n’ont pas été écrits pendant la période du Grand Jeu, mais dix ans après. Il s’agit de La guerre sainte et de Poésie noire, poésie blanche.
Ces deux textes ne font pas beaucoup de bruit ; ils portent pourtant, dans le monde des Lettres, une vraie révolution et un grand courage. Daumal est, en Occident, peut-être le premier poète à indiquer une voie qui pourrait concrètement mener au dépassement de la souffrance et à la traversée de la mort. Il tente de l’indiquer sur deux fronts, qui jusque-là étaient restés radicalement séparés, à savoir : la vie d’artiste (de créateur, de poète) et la vie d’homme. Cette séparation entre l’art et la vie, voilà ce qui déchire la conscience de René Daumal.
Poésie noire, poésie blanche est une première méditation concrète sur ce qu’est le métier de poète, car il s’agit là d’un métier. « Métier » au sens où la poésie est aussi rigoureuse que la rigueur, par exemple, de la science ou de la philosophie. La poésie n’est pas un rêve qui permettrait de s’échapper de l’affaire d’être homme.
Interroger, méditer le métier de poète dans Poésie noire, poésie blanche et, dans La guerre sainte, indiquer parallèlement, conjointement, la question du métier d’homme. Ces deux textes sont écrits en 1940 et 1941, c’est-à-dire en pleine guerre. C’est pourquoi, aussi, le texte de La guerre sainte est à la fois si peu audible et si foudroyant : couvert par le bruit d’une guerre qui, comme toutes les guerres extérieures, n’est que la mise en scène, l’image projetée de la guerre intérieure qui déchire l’humanité de tout être humain, et dont René Daumal commence à indiquer précisément les données.
« Je vais faire un poème sur la guerre.
Ce ne sera peut-être pas un vrai poème,
mais ce sera sur une vraie guerre. »…
La guerre dont il veut parler, c’est ce qu’il nomme La guerre sainte, la guerre de l’homme qui se retourne sur lui-même et voit qu’au lieu d’être un « je pense » donc « je fais », donc je, je, je, voit qu’il est le champ permanent d’un combat de forces. Ces forces qui se combattent sont au départ tout à fait inégales : au centre, « la chambre du vainqueur, la chambre royale » où règne le silence foudroyant. Autour, toutes les voix qui empêchent l’entrée dans cette chambre, voix de l’orgueil, du mensonge et de la paresse. Orgueil de se croire auteur de ses actes et de sa vie, mensonge de ne jamais vouloir se montrer dans sa nudité, sa misère, sa laideur, son malaise, sa souffrance de pâte humaine. Paresse enfin qui va de pair avec notre permanente arrogance – cette paresse consistant, pour le poète, à utiliser des phrases toutes faites, des belles images, qui fascinent, qui séduisent. Daumal en démonte tous les ressorts, indiquant pas à pas une autre voie de l’écriture, pour ainsi dire : une prêtrise du mot. Si Daumal est Voyant, c’est de montrer la manière de commencer la vraie guerre, c’est-à-dire la vraie paix.
La Lettre du Voyant (de Rimbaud) contenait déjà beaucoup d’axiomes de cette désidentification à la pensée d’un je qui serait autonome, auto-consistant, invariable. Mais elle va, pour ainsi dire, trop vite ; elle est d’une densité trop rapide pour que nous puissions entrer concrètement, expérimentalement, dans l’apprentissage de cette décantation intérieure qui conduit à ce silence d’où naît la vision. Car tant que nous sommes plongés dans le bruit de nous-mêmes, dans la mécanique de la pensée désirante… on ne peut pas voir. Car voir n’est pas penser. Voir c’est pourfendre la pensée. Et cela ne se peut que quand on est prêt à une solitude radicale qui, de l’intérieur, voit que ce que nous prenons pour la réalité est une magie noire, une illusion fascinante où se perpétue notre complaisance pour ce que nous appelons nous-mêmes.

Ce n’était pas une affaire littéraire le Grand Jeu, Rimbaud non plus. On est si vite repris par la mécanique des mots. On a beaucoup de mal à toucher ce qu’est la poésie parce qu’on ne voit pas que notre psyché n’est qu’un défilé de mots et d’images, et que tout ce qui a lieu dans le monde, a lieu par les mots-images. Une déclaration de guerre, c’est le pouvoir d’un mot qui a été plus fort qu’un autre.
C’est pourquoi le poétique a une si profonde importance : parce que le mot est proprement magique, du côté noir ou du côté blanc. Il induit la mort ou la possibilité de la lumière ; il induit la souffrance à perpétuité ou la possibilité de s’en délivrer ; et cela à chaque instant. Et le métier de poète pour Daumal était douloureux car, à chaque instant, il s’agissait de s’extraire des phrases-cadavres qui trament notre pensée et font que nous répétons, comme des perroquets, un vocabulaire, une grammaire, une syntaxe de mots et d’images qui sont, perpétuellement… la souffrance…
Je suis venu ce soir pour m’adresser à vous et je ne sais pas si je m’adresse à vous, je ne sais pas… Est-ce que cela s’adresse à vous ?


Question : Est-ce qu’il n’y a pas un peu de fatalisme à dire « on ne pense pas, on est pensé » ? Ça nie tout : ça nie à la fois l’incarnation du Verbe donc toute religion, ça nie aussi la psychanalyse qui passe par le Verbe.


Ce n’est pas un fatalisme de dire « on est pensé », c’est une vision, c’est la vision d’un fait. C’est la vision qui voit que nous sommes des machines pensantes et qu’il n’y a pas de penseur. Nous ne pouvons pas décider de penser ce que nous voulons penser, ou de ne pas penser ce que nous ne voulons pas penser. Chacun peut en faire l’expérience. Rentrez chez vous ce soir, allongez-vous sur votre lit et décidez donc de penser telle chose. Votre soi-disant pensée sera sans cesse court-circuitée par d’autres pensées : donc, où êtes-vous, vous qui croyez penser ? De la même manière : quand vous êtes obsédés par la jalousie, la séparation ou le deuil – je parle de pensées profondément obsédantes –, vous pouvez faire tout ce que vous voulez pour en sortir, c’est là.
Et il y a un véritable vertige, oui, une commotion vertigineuse à réaliser que la pensée nous pense. C’est dans cette commotion que peut se produire le choc, le « déchirement » de l’œil qui voit. Cet œil est en amont de la machine pensante et désirante. Dire une machine pensante ou une machine désirante, c’est prononcer la même chose, puisque la pensée et le désir c’est le même mécanisme de division. Le désir est une mécanique du manque qui désire toujours autre chose que ce qui est là. Et la souffrance, c’est cette friction entre ce qui est là et l’impossibilité de le vivre en tant que tel puisque l’on manque sans arrêt d’autre chose. Entrer dans ce  troisième œil » dont parle Roger
Gilbert-Lecomte, c’est revenir à une instance unitive qui voit, non pas ce que la pensée pense qu’elle voit, mais voit ce qui est – ou ce qui advient, s’il s’agit d’une vision dynamique de l’avenir venant sur nous.
Cet œil ne se déclôt que par un processus alchimique, celui que montre René Daumal, un processus douloureux puisqu’il brûle notre identification à la pensée-de-je. Voir que ce sujet est une illusion, c’est vivre la torture d’une métamorphose comparable à la mue d’un serpent. Il s’agit, littéralement, de s’arracher d’une peau morte. L’impossibilité de continuer à vivre dans un état de souffrance de plus en plus dense, de plus en plus constant, de plus en plus aigu, fait qu’il y a tout-à-coup décollement, cri, appel à sortir de cette machine à désir qui fait de nous sans cesse des errants et des souffrants. D’où la difficulté de nous sensibiliser à notre propre insensibilité. Car il y a deux modes de la souffrance : celui de la plupart des gens, qui sont dans une souffrance énorme mais endormie, anesthésiée – et la souffrance, au fond, c’est d’être insensible, un bloc de glace, un mur, c’est de n’être touché(e) par rien, isolé(e) dans une peur de tout. De tout, c’est-à-dire de l’inconnu qui arrive, de la vie qui vit. Et l’autre mode : « actif », « lucide », « réveillé »,
« chirurgical ». Alors la souffrance n’est plus seulement subie, elle est soufferte. Elle devient le feu qui la brûle, la déracine. Lorsqu’on est désidentifié(e) de cette croyance en la mémoire traumatique de soi-même, alors vient le souffle, la respiration du libre, alors peut venir l’élan, cette énergie-de-vie qui
« soulève des montagnes ».
C’est parce que nous nous laissons dissoudre et détruire que peut entrer en nous une puissance d’un tout autre ordre, un feu d’une tout autre flamme. Nous nous déplions, nous nous dévissons, nous nous décrispons de cette volonté acharnée d’être un sujet séparé et auto-consistant. Il n’y a donc pas de fatalité : il y a l’enjeu, à travers la voyance poétique, de pouvoir enfin voir sur quels rouages exacts reposent le conditionnement de la souffrance humaine et donc la possibilité de s’en délivrer. Découvrir que nous avons une psyché, qui n’est qu’un cinéma intérieur de mots et d’images, de mots qui s’imagent et d’images qui parlent, et que ces mots-images sont une texture de traumatisme, de mémoire et d’attente angoissée, dévoiler ce fonctionnement cinématographique de la conscience humaine, c’est la Voyance.
La psychanalyse… tout est alchimique n’est-ce pas, tout sert à tout, c’est ce que nous ne parvenons jamais à voir. Nous sommes en lutte avec nous-mêmes de ne pas parvenir à voir l’intelligence globale de tout – de ce qu’on nomme le bien et le mal, le haut et le bas, le noir et le blanc… mais, quel que soit le nom qu’on lui donne (un nom, n’est-ce pas, c’est un business… et nous ne possédons rien…), tout va de « Dieu à Dieu », de « l’Amour à l’Amour », de « l’Intelligence à l’Intelligence » ou de « l’Inconnaissable à l’Inconnaissable ». Et le noir, ce qu’on appelle le noir dans l’œuvre au noir, dans l’alchimie, c’est cette pierre de touche qu’on utilisait pour vérifier l’authenticité, la pureté de l’or. Tout ce que nous vivons, individuellement ou collectivement – puisque nous sommes dans un moment alchimique planétaire très noir (quelle détresse sur cette planète) – permet d’éprouver le degré de puissance de la lumière, sa véracité, car la lumière n’est pas sentimentale, elle est d’autant plus pure qu’elle est implacable. Et la psychanalyse, en déliant les arcanes subconscients et subliminaux de la psyché, correspond certainement à un moment important, préfiguré d’ailleurs par Gérard de Nerval, dans un texte que Daumal adorait : Aurélia (« l’épanchement du rêve dans la vie réelle »).
Ce qui a sans doute manqué à l’Orient, c’est la parole ; non pas au sens de la « parole sacrée », plus présente dans ses différentes cultures que chez tous les autres peuples du monde, mais la parole psychologique, la prise en compte à grande échelle, non restreinte à des « initiés », de l’être psychique en l’homme. Là, l’Occident apporte une possibilité de retournement sur le mécanisme du pathos humain qui est important ; mais, à mon sens, la psychanalyse, ou une certaine psychanalyse – comme d’une certaine manière, en poésie, le surréalisme – reste trop prisonnière du subconscient. La grande arrogance, ici, c’est de dire : « on va expliquer le haut par le bas ». L’exploration de « l’inconscient » (entre guillemets, parce qu’il y a plusieurs façons de définir ou de concevoir l’inconscient) est très précieuse, mais elle ne « soutient » pas la lumière d’en haut ; c’est même, alchimiquement, certainement le contraire : c’est à la mesure de la lumière que la pénétration dans le puits d’ombre peut se faire. En tout cas, la métaphysique expérimentale au sens du Grand Jeu – dont Roger Gilbert-Lecomte disait : « la métaphysique expérimentale, c’est la Voyance » – essaie d’entrer dans une alchimie qui fait sa part à l’invention de la psychanalyse, mais tente surtout de rapatrier l’être humain à sa source unitive.
Le cas de Lecomte est d’ailleurs extrêmement ambigu, parce qu’il est à la fois ce voyant-prophète, ce génial technicien de l’éclair qui veut, de toutes ses forces, pourfendre l’illusion du moi et, en même temps, dans sa vie, au niveau du ventre on va dire, il restera toujours prisonnier, et à quel point – jusqu’à la mort ! – de la drogue. Les forces de mort que nous portons tous ont eu raison de Lecomte. Daumal dirait : il n’a pas fait son boulot d’homme ; il n’est pas entré dans la transformation, si peu spectaculaire et si ingrate, de sa pâte humaine. C’est pour cela aussi que Daumal a renié le Grand Jeu, l’a vu pour lui-même comme une perte de lui-même. S’il y a une chose qu’on a beaucoup de mal à admettre dans le monde littéraire moderne, c’est que René Daumal ait choisi de se confier à l’enseignement de Gurdjieff, choisi d’abdiquer les pouvoirs de l’artiste pour délivrer l’homme. C’est en fait une puissante question : où sont allés nos grands « voyants » ? Rimbaud finit infirme, Artaud meurt d’un cancer à l’anus dans des cris effroyables, Lecomte termine pourri de drogue. Pourtant, je ne veux pas du tout dire qu’on peut faire l’économie de l’œuvre au noir qui fut, poétiquement, la leur. Ces génies sacrifiés ont extrait de la mine humaine des ressources vierges, inouïes. Mais Daumal nous fait signe ailleurs. Il est celui qui voit que Lecomte, par exemple, ne fut pas entièrement fidèle à la Lettre du Voyant : la destruction de son corps physique, pour « se faire Voyant », n’était sans doute pas nécessaire. Elle marque plutôt une fuite, à travers la drogue, d’une alchimie intérieure à laquelle Lecomte n’a jamais consentie. Daumal, et c’est son courage, a tenté, dans sa vie même, de la fin du Grand Jeu à sa fin personnelle, une conversion non seulement « du poète noir au poète blanc », mais surtout, je dirais, de « la mort pour la mort » à « la mort de la mort ». Il y a, en Daumal, les premiers pas de quelqu’un qui veut profondément trouver la santé : la sortie de la malédiction – poétique, spirituelle et vitale. Daumal, sur ce plan précis, est demeuré presque inaudible. Là, toute la pensée est menacée et l’œuvre au noir s’ouvre secrètement à un autre héroïsme.
Car le noir en nous exige de la lumière qu’elle lui baise le sang, littéralement ! Aujourd’hui, dans la ruine de tous les fondements, elle ne peut plus travailler « d’en haut », détachée. Je fais comme un enfant, je donne des images : la lumière ne peut dire au noir, d’en haut : « viens-là mon petit, illumine-toi ! ». Le noir est terrible à son endroit ; il est terrible parce qu’il est martyrisé et qu’il ne croit pas fondamentalement à la possibilité de vivre.
Le noir, c’est le monde même de la damnation, de la damnation éternelle, comme dans l’Enfer de Dante ; c’est le Mal. Alchimiser l’enfer, aujourd’hui, suppose que la lumière, concrètement, très-concrètement, descende – plonge. Encore faut-il pour cela qu’une telle lumière soit suffisamment puissante. Nous en sommes là : un moment radical de l’histoire de la terre. « Tout a été dit », dit-on. Pourtant, les grandes traditions lumineuses n’ont pas réussi à guérir la Terre de sa tragédie. Individuellement, depuis toujours, des hommes ont « accédé au Ciel », mais la Terre, plus que jamais, est plongée collectivement dans une tragédie infernale.
D’où la question levée, criée par « nos génies poétiques » : qu’est-ce donc que ce salut hyper-lumineux si la Terre continue à crever ? Et comment faire de l’axe d’une âme individuelle et de l’axe du monde un seul et même axe ? Le messie en Rimbaud aspire non seulement au salut de l’âme, mais exige que ce salut soit une coïncidence parfaite avec le salut de l’humanité. En cela, on va dire, il rêve ! Bien sûr, mais ce rêve est « divin », ce rêve est une vision. Or, nous n’avons pas d’autre moyen, en tant qu’humains, puisque nous sommes tramés par des mots et des images, que de nous élever à une vision suffisamment puissante, « diamantine », transparente pour faire advenir à nous un autre avenir. Et cet avenir ne nie pas du tout l’aspect noir des choses, au contraire, il y plonge.
La transformation du poison ne se fait que de l’intérieur du poison.
Mais l’art à venir, certainement, sera un art où il s’agit d’accoucher de la « joie », de mettre au monde une autre vibration. Quels seront donc les poètes, les créateurs, les artistes du futur ? Quels hommes seront-ils ? Car il faudra des êtres qui, dans leur vie, auront suffisamment percé dans une lumière hors de souffrance, pour que cette lumière les conduise à transformer le noir qui a eu finalement raison d’Arthur Rimbaud, d’Antonin Artaud et de Roger Gilbert- Lecomte. Ceux-là étaient au point de crise réelle de leur… non… pas de leur temps : ils sont devant leur temps… ils étaient au point de crise réelle où il fallait être. Ce point d’incandescence à l’intérieur de l’asphyxie. Ce sont des êtres-semences, les premiers éclats d’un avenir tenu en échec. Rimbaud, par exemple, n’a pas pu supporter le feu du « nouvel amour » qui lui descendait dessus. Le pot – son « argile charnelle », comme il dit dans Soleil et chair – a éclaté. La « grâce », l’autre vibration de la grâce : la « future Vigueur » était alchimiquement insoutenable.

Question : Vous pensez qu’il a eu une hyper-conscience de cela, et que c’est pour ça qu’il a arrêté d’écrire ?

Ce n’est pas un « pour ça ». Il n’a pas choisi, ni de recevoir ça, ni de l’arrêter. Il le reçoit parce que… ça, c’est le mystère… comme si la « grâce », à travers cet adolescent de quinze ans, nous disait à tous : « Regardez-donc ce que je suis capable de faire, vous qui voulez me penser, me logiciser, me contenir, m’expliquer. Regardez, je produis ça, cette monstruosité ». Rimbaud ne choisit pas, il est le lieu magnétisé, enflammé d’une Voyance. D’une Voyance qui le fracasse, le pulvérise. Il n’est humainement pas prêt à endurer ce feu. Cependant il en est l’annonciateur par fulgurance. Et « les inventions d’inconnu réclamant des formes nouvelles », d’autres voyants viendront, que leur temps ne verra sans doute pas, qui porteront ce feu à d’autres harmoniques, en d’autres gestes.

Aujourd’hui par exemple, un cinéaste solitaire, aurélien réal, à travers son premier long-métrage Un jour est égal à tous les jours, concrétise selon moi le vœu de Roger Gilbert-Lecomte, l’acte de naissance de cette « invention aussi importante que l’écriture » : le cinéma, forme de l’esprit – exactement « le langage plastique ». Pourquoi ? Parce que le cinéma, c’est des mots et des images en mouvement (et non plus des mots fixes, des images fixes), un « médium », donc, qui peut montrer plus qu’aucun autre comment fonctionne la psyché humaine. Dans la chambre noire de notre cerveau, il y a un cinéma intérieur qui tourne sans arrêt, en vous, en moi, en ce moment, en superposition de mes propres paroles. J’en suis conscient, je le sens, ça parle encore d’autre chose ailleurs, en couches superposées. Cette grammaire juxtaposée de mots et d’images qui nous hantent, seul un œil peut la voir, de la même manière qu’il faut un œil, la nuit, pour voir nos rêves. Nos rêves, ce sont des images. Pour voir des images, il faut un œil. Et cet œil, chez la plupart des êtres humains, est voilé. La Voyance, c’est la levée du voile posé sur l’œil de feu. Les yeux de chair ne sont pas des yeux qui voient, mais des yeux qui pensent qu’ils voient : ils sont du domaine de la pensée sur la chose. L’œil de feu, jamais on ne le saisira. Personne ne pourra jamais vous prouver que cet œil existe : on est « intronisé » dans cet œil ou non. En d’autres termes, si on voulait, par exemple, parler de la sainteté, eh bien ! on perdrait son temps. Parce que la sainteté, c’est… on y est/on n’y est pas.
À quoi bon parler pendant des livres et des livres de saint-François d’Assise ? C’est vain, c’est tout à fait vain. En termes réels, c’est du discours sur du discours pour faire du discours, se prouver qu’on existe et perpétuer ce « je » – individuel, culturel, spirituel – qui a si peur de mourir et tant besoin de se faire croire que… toc-toc… il y a quelque chose. Mais si le soir, en se couchant, on pouvait d’un coup ôter toutes les pensées, on découvrirait que notre demeure… c’est du vide.

Un jour est égal à tous les jours, c’est l’acte s’accomplissant – « le pas gagné » au sens dynamique que lui donne Rimbaud – de la révélation-révolution du Grand Jeu. Ce n’est pas un tombeau, une trace. C’est là, c’est vivant, maintenant. « Pour la joie d’être Voyant »…

 

 

(texte publié dans la revue "La Soeur de l'Ange - 5")

 

23/07/2007

La révolution vide

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pour le laboratoire de l’imp(a)nsable
(cyril loriot)

 
 

    Ce n’est pas une expérience. Ce n’est pas « expérience ». Ce sont des dizaines, des centaines, des milliers de fois que cela troue, que cela nous troue. Tandis que tout semble déjà perdu. Et alors, je perds tout de je, et c’est un vide, sans plus rien, et c’est plénifiant. « Nous » perdons tout de « nous », en quelques secondes, et puis le vide redevient l’abîme d’un gouffre de rien qui fait mal, qui nous prend à la gorge devant des millénaires pour rien. Ça semble tel. Mais une valve s’est ouverte à fond de gouffre, et la trouée continue. On entre en tempête comme une épaisseur morbide d’un rien exténué qui résiste méchamment de toute sa fureur de rien n’être à cet assaut involontaire, intrusion, son, immobilité, puissance, cette pénétration inimaginable d’un vide plein et lucide dans un mur de rien agité, terrifié, aux dimensions de la terre, de l’univers… Cela ressemble à une entrée consciente dans l’expérience du mourir… (Nous, une poignée de quelques dés-emparés, réunis sans mot d’ordre précis, dans ce laboratoire de l’imp(a)nsable). {{Le laboratoire l’imp(a)nsable a publié l’effondrement du temps (pénétration I) en 2006, Le Grand Souffle Editions.}}
 
   Il y a longtemps déjà qu’a disparu à nos yeux la moindre chance de s’insurger concrètement par dizaines de millions contre le règne de l’aberration qui nous grignote chaque jour le cerveau, la peau, les os, pas seulement l’espoir. Au début, on croit qu’il s’agit d’une hibernation, d’une longue glaciation — forcément provisoire — de la praxis révolutionnaire, peut-être bien que non. Longtemps revenus de l’imposture démocratique, l’intensité de l’extrême rien a fini par attaquer en nous toute forme de véritable espoir en un sursaut issu de l’extrême gauche. La massification des consciences est telle que le rapport de forces ne se joue plus désormais en termes humains, mais en termes inhumains : infra , et peut-être « sur »-humains. Il n’y a déjà plus grand monde sur la planète « Homme ». Des milliards de matraqués. Une immensité de moignons d’hommes en sursis. Leurs enfants. Une non-résistance générale au suicide lent ou rapide… Atmosphère de la noosphère : un grand bocal de fous meurtris anesthésiés emportés sans contrôle vers… Mais l’espèce est solide, elle en a vu bien d’autres… Soit.

    La « révolution » peut-elle être encore sauvée par quelques-uns ?

    C’est trahison que de poser la question. Nous la posons. Elle s’impose. L’élan révolutionnaire a tourné si court. Au plan de ce qu’on nommait jusqu’ici le combat « politique », le totalitarisme médiatico-parlementaire mondial ne tolère plus de dehors à la démesure de sa demeure. Stratégiquement, Debord est déjà entré dans son dictionnaire. La bouche dévoreuse a tout bouffé. Les lignes de combats qui lui faisaient face sur son champ d’opérations mortifères sont toutes digérées. Jésus est une valeur capitaliste intégrée au même titre que Rimbaud, Nietzsche, Marx, Trotsky, le Che ou Debord, un certain type de marché qui rapporte, comme un autre, en vue du contrôle biopolitique le plus effrayant qu’on ait jamais connu dans l’histoire. Sinon… Qui ? Où ?

    « Relance du désir ? », « Réenchantement du monde » ? « Relance de la philosophie », « action restreinte » au « point d’inexistence ? », « Kaïros, Alma Venus, Multitude », « Droit de résistance à la puissance constituante » ? Ou au contraire, nostalgie et annonce revendiquée d’un retour « révolutionnaire » à l’ère théocratique chrétienne assermentée à l’autorité papale de Benoît XVI, ou aux spéculations de Joseph de Maistre ou de René Guénon ?

    Nous ne pouvons parler qu’à partir de notre expérience, forcément très succinctement ici. Pour nous, c’est le centre de gravité de l’ensemble des intensités de l’épreuve humaine en un individu qui conditionne la température, l’humeur, la tournure, le style de sa philosophie, — une stabilisation aléatoire du feu pensant qui tente pourtant de ses flammes le flirt audacieux avec la permanence d’une éternité.

    La syntaxe qui s’ébauche dans nos votes-productions hors contrôle s’est donc vue complètement bouleversée par ce régime d’expériences hors limites d’un vide qui s’intensifie dans nos parois d’asphyxiés, du dedans de toutes limites humaines répertoriées. L’une de ses conséquences s’est affirmée par la nécessité de commencer à révolutionner le concept de philosophie avant de révolutionner celui de « révolution ».

    À grands traits, risquons ceci : que ce qu’on nomme « philosophie » doive s’exercer sous condition psychanalytique, politique, poétique ou mathématique, elle vit de nos jours, comme à ceux de l’aurore grecque, d’abord sous condition p(a)nsante, partout sur la surface du globe. En clair, c’est un fou normalement raisonnable qui tente d’intensifier son intelligence rationnelle de lui-même, d’autrui et du monde, voire de « l’être », tout en vivant l’assaut énigmatique d’une souffrance originaire d’exister qui submerge quotidiennement son entendement, et qu’il est contraint de refouler en majeure partie pour survivre, fonctionner socialement et réfléchir philosophiquement, y compris sur ce fait.

    Dans ce laboratoire de l’impansable, nous nous sommes reconnus génériquement comme ces fous normalement constitués au sein de la folie pansante du sapiens sapiens qui nous tient lieu « d’humanité », avec, au « fond », un irrépressible sentiment d’asphyxie radicale à l’égard de tout ce qu’a pu produire notre culture multimillénaire, et une soif incompréhensible d’AUTRE CHOSE que cette longue scène tragique de la culture humaine depuis ses débuts, eux-mêmes incertains… Cette soif qui, selon nous, n’émane ni de la cartographie métapsychologique décrite par Freud ou par Lacan, ni de la schyzo-analyse deleuzienne, ni de la psychanalyse jungienne, nous a contraints à découvrir la perspective possible d’une autre issue, d’un autre type de dépassement de « l’esprit du nihilisme » qui fornique bel et bien la quasi-nulle marge d’expression politique durant les prochaines élections présidentielles françaises.

    Considérant que tous les trésors courageusement conquis par la pensée philosophique sur l’angoisse d’incertitude devant le mystère de la mort, restent en même temps le produit d’un compromis précaire et finalement toujours intenable dans le jeu de négoce obligé entre la raison et cette angoisse aux racines mal-conscientes, et alors que nous nous sentons étrangers à la sacralité présumée de tout texte « révélé » comme à toute foi en un Dieu transcendant, nous avons été contraints d’aventurer consciemment nos souffles dans l’abîme de déraison qui s’ouvre à un éprouvé consenti sans distance de cette angoisse encore insoutenue par toute pensée réfléchissant sur elle, y compris par des panseurs de la trempe de Kierkegaard ou de Heidegger. Autrement dit, nous nous sommes soumis, chacun pour soi, et nous continuons de nous soumettre toujours davantage, au gré de notre détermination, et par excès de fatigue du régime de la pensée questionnante, à l’intensité irreprésentable d’une sensation prolongée d’extrême solitude dans l’angoisse d’exister spatio-temporellement sous condition de « mort ».

    Ce n’est pas « expérience », car ce que nous traversons alors nous traverse bien plutôt au point de faire s’ébranler les parois incertaines du temps et de l’espace, parvenant même à faire s’effondrer parfois tout à fait l’épouvantail illusoire de ces limites « ultimes » qui fondent les ressorts tragiques du cirque politique de la fiction pansante.

    Que la psyché sapiens sapiens soit une blessure blessante indéfinie d’infini, que la rigueur philosophique soit toujours déjà celle d’une pansée affectée, d’un opérateur d’opérations sous condition traumatique activement refoulé, même en mathématique, c’est ce complexe tragique, situé au cœur des démissions politiques organisées d’aujourd’hui, qu’il s’agit pour nous d’explorer à partir d’une expérience de l’angoisse déprise de ce qu’en panse la pansée d’angoisse, de néant, ou de vide. Cela ne se peut supporter que dans la dimension instantanée de sa respiration. Être attentif à sa respiration ne se peut être si l’on y pense. Immédiatement, c’est un chantier démesuré d’éprouvé lucide du « négatif » qui se révèle. Et c’est la puissance du vide instantané qui œuvre progressivement à faire monter les températures du feu de vision directe du circum tragique. Découverte expérimentale : ce vide instantané est conscient au-delà de toute mesure rationalisante. Une autre instance de vision surgit derrière les yeux bandés de l’analyse et de la synthèse réfléchissante. Cela a lieu à chaque instant, selon l’endurance du contact avec l’impansabilité de l’angoisse d’exister en peaux de pensée de limites. La contraction atroce peut être chauffée par le feu vide d’une bouche d’absorption du mécanisme du séparé. La blessure archi-traumatique peut être épousée, instantanément. Seulement instantanément. Le continent originaire du tragique est visible et traversable. Il peut être pénétré et transmuté. C’est une question de température du cri d’être, de force d’asphyxie. Énormité de la découverte expérimentale : c’est l’entièreté du FAIT DE PENSER À QUOI QUE CE SOIT qui fait résistance à chaque seconde à la plénitude agissante du feu d’être conquérant. Penser est réactif. Structurellement. Penser est enraciné dans la subconscience du maintien traumatique du temps et de l’espace. Même les nombres transfinis sont d’une éternité douteuse, ils sont intra-traumatiques. Réfléchir le vide, sous couvert de métaphysique ou d’antimétaphysique, le vide sans concept qui défonde l’arnaque de la tragi-comédie de finitude, voilà l’exercice de refoulement  sub-conscient privilégié dans lequel aime à se mirer l’imposture narcissique qu’on appelle penser.

    Énormité de la révélation-révolution : une loi d’intelligence encore anormale pour nous se cherche dans l’impasse même de la politique de la pansée, dans tous les domaines présents de l’existence. La philosophie de cette mutation implique une mutation radicale du philosophique, c’est-à-dire de l’expérience du souffle conscient actuellement emmuré dans le traumatisme de l’articulation spatio-temporelle. Un empirisme sans l’a priori d’aucune « condition » inaugure l’aventure d’une rigueur étrangère à toutes les disciplines du penser. Dans l’œil de ce nouveau « processus », les pensées de « conditions » sont vues comme issues mécaniquement de la peur sub-consciente que la loi de notre propre vie dépasse tout à fait les pouvoirs de notre entendement sous conditions traumatiques. Ici la nouvelle rigueur se rebaptise très très progressivement dans l’art du contact tangiblement conscient, c’est-à-dire sans pensée, de notre souffle-vision avec la matière en folie du traumatisme pensant : un déconditionnement expérimental de toutes les fausses conditions prétendument « génériques » du « philosopher ». Selon cette vision-éprouver du conditionnement tragique, quotidiennement assumé en terre de solitude, l’amour de la sagesse n’est rigoureusement conditionné a priori ni par le mathème, ni par le poème, ni par le politique, ni par l’érotique. Ce processus expérimental de deuil engagé ici dans le désemparement consenti d’une solitude sans raison implique la destitution de l’axiome fondateur de toute la tradition dite « philosophique » depuis son aube grecque. « Être, penser : le même », tel est pour nous, visible à tout œil déconçu, le moyeu empoisonneur du nihilisme contemporain à l’échelle planétaire. C’est cette religion sans condition de la p(a)nsée, qu’elle soit d’ailleurs religieuse ou athée, qui rabat sans arrêt la surrection du vide dans les limites envenimées de la complication tragique. Affirmer, enfin, contre Parménide et Héraclite, que l’être est, à condition qu’en soit dé-soudé le non-être de la pansée, c’est cela qu’il faut entendre par prendre la bastille philosophique. C’est prononcer la mort du régime dictatorial de la pansée en philosophie, comme partout ailleurs, le révéler pour ce qu’il est depuis toujours : une vaste entreprise culturelle de tromperie « miso-sophique » dirigée par des maître-panseurs incessamment retournés vers la plaie tragique qui les ronge malgré eux pour toujours mieux monter en excellence dans l’art de s’en détourner dans le même geste. Matérialiste ou spiritualiste, révolutionnaire ou conservatrice, la miso-sophie panseuse collabore de part en part au régime subconscient du tragique politique. Et c’est pourquoi nous voyons du bon œil le règne du vide désastrer l’empire du pensable à grands renforts de plaintes et de gémissements contre le « nihilisme » planétaire et la fin du « révolutionnaire ». C’est aussi pourquoi il n’est pas hasardeux que « l’affaire » ou « l’événement » de la pansée d’aujourd’hui (en philosophie comme en astro ou en micro-physique d’ailleurs), tourne autour du « Néant » et du « Vide ». Nous voyons là les multiples tentatives de récupération et d’occultation du coup d’État en cours de l’être-vide contre l’empire d’imposture du non-être pansant. Car le vide qui fait événement à chaque instant, à travers le négatif inversé de l’élection collective du « pire », ne relève pas de la mafia de la pansée, et il demande à nos souffles un risque plus réel qu’une tiède ligne d’allégeance à une mystique de la parole parquée dans les simples limites d’une pansée d’« Axe du Néant » {{ Quoiqu’elle prétende dire au nom du « Néant », la mystique de la parole de « Ligne de risque » repose toute entière sur le sortilège dogmatique parménido-heideggérien d’une « Mêmeté » de l’être et du p(a)nser, cela même qui constitue à notre œil déconçu le véritable nerf ou « dispositif » du nihilisme planétaire contemporain.}}, ou qu’une cathédrale mathématico-fantasmatique destinée à se convaincre à mauvais compte qu’il suffit de refouler la puissance du vide supra-rationnel dans une boîte de conserve conceptuelle étiquetée « vide » pour croire qu’on vient de redonner un nouveau souffle à une raison philosophique en cours d’effondrement comateux déjà fort avancé. Le vide n’est réel qu’en tant qu’il est impansable !

    Sagesse et puissance du vide, inefficience et folie sous condition traumatique de la pansée de « néant » ou de la pansée de « vide », sans qu’on puisse jamais faire s’équivaloir vide = esprit, ou vide = matière. La puissance révolutionnaire du vide ici invoquée n’est pas celle de la vacuité bouddhiste. Elle est puissance de traversement et de remise en fusion tangible de toute la matière impériale organisée par la matrix pansante. Ce feu supraconscient ne surgit pas d’un « haut », ni d’un « bas », d’une « droite » ou d’une « gauche », il est d’avance étranger aux catégories binaires de la politique métaphysique mentale. Il surgit de part en part, de nulle part, si ce n’est de nous-mêmes, ici même, pour peu qu’on soit, de tout, sincèrement désespéré, et qu’on soit prêt à tout pour découvrir l’inconnu du passe dans l’impasse. Cette dimension non-tragique du réel de nous-mêmes, inconsciente et nécessairement phantasmatique pour le système pansant qui repose tout entier sur le jeu habile de son refoulement mortifère, cette dimension instantanée confond d’avance toute division catégorielle. L’axe politique du vide instantané est puissance insécable d’immobilité mouvante pénétrant ici l’empire matériel de la mort parlante dans nos têtes jusqu’au-dessous de nos pieds d’argile fictionnés. Son champ d’action ne se joue pas ailleurs qu’au sein du Grand Jeu mondial du malaxage traumatique auquel nous soumet la non-vie politique sous l’ancien régime de la pansée, encore très férocement attaché aux prérogatives de son règne finissant. Il n’a pas à s’inventer des cabines arrière-mondaines d’essence imaginale où se projeter le « récit visionnaire » d’une « hiéro-histoire révolutionnaire », dans le secret invisible des plis herméneutiques d’un quelconque texte sacré pour témoigner du sens de l’immortalité.

    Pour les nouveaux dés-emparés du grand dés-œuvrement miso-sophique, il s’agit de consentir par épuisement à la pénétration patiente de l’architraum de finitude, de se laisser introductés voyants dans la structure rythmique des mouvementations d’un trou en feu immobile qui carbonise le papier-plan des murs tragiques de la p(a)nsée. Le verbe « oui » est l’impansable passe cathartique à l’impuissance totale du penser face à l’enfermement qu’il sécrète. S’ensuit une science-friction nouvelle du feu conscient, une re-découverte expérimentale qu’il y aurait peut-être eu lieu d’appeler « travail du négatif », si la peur rusée de froide raison ne l’avait pas à la fois assomptionnée et génialement congelée, chez Hegel, dans la fosse aux glaciers rationnels de la métaphysique de l’Un-Tout. Car il est impossible de « savoir » le tenant et l’aboutissant de ce feu tangiblement supra-rationnel. Nous ne le savons pas, et ne le saurons jamais. Nous respirons l’alphabet nouveau-né d’un traversement possible (ex-périence) du mécanisme-séparé-qui-panse. Une fois mort-vu l’axiome nihiliste de l’équivalence de l’être à la p(a)nsée, le parti philosophique révolutionnaire à laisser être consiste à oser endurer sans limites pensables l’opération cathartique d’un réchauffement climatique soudain de la frigidité rationnelle face aux avances audacieuses de la puissance pénétrante du vide. Sans doute alors y a-t-il un noyau d’appellation à re-sidérer dans « l’identité de l’identité et de la différence » qui fait la génialité nerveuse de la logique hégélienne. Mais qu’en est-il si ce nerf, aujourd’hui, ne dispose plus sous la main d’aucun concept d’unité et de totalité rationnelle pour suppôter la fictionnalité catastrophique de ses stratégies guerrières ? S’il est bien plutôt reconduit à servir la plénitude non-mathématisable d’une méta-mathématique de l’instant hors totalité-une, qui sape déjà, et sapera toujours plus sur son passage historial, les pilotis de misère qui fondent les tours d’ivoire où s’asphyxient frénétiquement les Œdipe Sapiens/pas encore du tout Sapiens ?


    Car oui : le fascisme est déjà passé. Et il est déjà passé pour longtemps. Et c’est bien Hitler qui gagne la guerre du monde aujourd’hui. Thanatos est déjà président, et il continuera longtemps encore à se cloner lui-même avec la bénédiction forcée des coc-chit-oyens pris au piège de la drogue dure « démocrasseuse ». Mais ce n’est pas avec la quincaillerie fossile d’un économisme politique freudo-marxien qu’on se destinera à la puissance spontanée de renverser l’ennemi de la révolution qu’appelle aujourd’hui. Aujourd’hui, ce n’est plus contre le gouvernement ultralibéral qu’il faut se révolter, c’est contre la dictature universelle du régime tragique de la mort pansante en chacun d’entre nous. Et c’est pour rester bloquer dans la phase d’un déni infantile à l’annonce de sa propre mort que l’extrême gauche révolutionnaire mondiale voit ses chances de survie chaque jour un peu plus massacrées. La ligne de risque révolutionnaire a changé de niveau logique. La barre est cent fois, mille fois plus haute. Et notre « philosophie » de collabos savants au nihilisme de la pansée s’avère complètement inadaptée par rapport à ce nouveau défi. Notre concept même de révolution est périmé. Nous sommes encore hallucinés par l’imaginaire d’une révolution dans la rue sur le modèle de 1789. Le libéralisme a gagné et personne ne veut en tirer vraiment la leçon. Tout le monde est récupéré. Mais c’est qu’il y a une intelligence là-dedans ! Le XXe siècle est un hyper-concentré de tous les espoirs humains mis dans la fausse commune. Qu’est-ce qui meut tout ça ? Si ce n’est pas le RIEN de tout cela ? Le vrai problème, c’est la soumission hypnotique au régime de l’architraum temporel, cette blessure d’infini abouchée au système de la mort. C’est cela qui fait le règne de la mort sur cette terre, une dictature qui dépasse le pouvoir de transformation de la pensée, parce qu’elle en procède directement… Maintes variations sur le thème de la « résistance », ou de la prochaine révolution politique pourront bien affecter plus ou moins agréablement nos cerveaux rompus à la pratique du concept, susciter même bien des avancées méritoires sur le front permanent des révoltes nécessaires contre l’empire de la barbarie libérale, aucune nouvelle élaboration p(a)nsante ne fera vraiment révolution face à la puissance traumatique qui nous habite d’avance subconsciemment, et qui fait de nous déjà des réactionnaires impuissants. Aujourd’hui, le parti des conservateurs, c’est celui qui alimente mondialement la dictature de l’imposture p(a)nsante, celui de la révolution, c’est celui qui ouvre en soi et en tous un espace illimité de manducation transmutante de l’architraum mortifère par la bouche dévoreuse du vide trans-temporel. C’est beaucoup moins excitant pour ceux qui aiment les bons vieux westerns et les cris aux barricades. Mais voyez, même le rêve d’une insurrection populaire massive contre le méchant oppresseur capitaliste eugéniste a déjà été programmé par le dispositif marchand de la Métropolis hollywoodienne avec un film comme « V pour Vendetta ». Tout a déjà été bouclé. L’attente messianique qui grandit à l’approche de chaque élection politique d’importance repose sur les mêmes bases infantiles que l’opium du sauveur religieux. Il n’y aura pas d’homme ou de femme providentiel. Et la majorité du peuple français ne descendra plus dans la rue mettre sa vie en jeu, la dictature douce peut durer encore longtemps. Trop attachée à ses privilèges, à son confort. Ils y tiennent à leur pouvoir de déléguer leur opinion, de démissionner de la politique de leur propre vie. Car la « crise » n’est pas politique, ni sociale, ni économique, elle est psycho-physiologique, elle est évolutive. C’est Œdipe Sapiens/pas Sapiens du tout qui est révélé en miroir dans l’ampleur de sa folie constitutive de singe malheureux et rétif au changement. Et c’est pourquoi il est peut-être très bien qu’il n’y ait plus de Zorro pour nous sauver des conséquences politiques de l’horreur inexplorée que, riches ou pauvres, nous portons en nous-mêmes par milliards, comme un furoncle inguérissable qui enfle au beau milieu de notre visage de citoyens bien pansants, et duquel nous ne voulons à toute force que nous distraire, par exemple en allant voter le 22 avril 2007, comme si de rien n’était. Nous, nous disons que Zorro a changé d’adresse, qu’il n’y a plus de pansement disponible dans la boutique de la pharmacopée pansante contre le règne du « mal » qui monstre maintenant l’intérieur de ses dents, que tous les héros du militantisme d’extrême gauche sont aujourd’hui aussi réactionnaires que les bobos qu’ils conspuent, et qu’il faudra bien plus que de la « philosophie » et du « courage » pour voir un jour la chute réelle du mur abyssal de folie dont la démocratie médiatico-parlementaire n’est que le symptôme émergé.


    L’humain ne passera à autre chose que l’humain que par une overdose de l’humain.

    Que faire quand l’ennemi principal n’est plus principalement au dehors ? RIEN. NE PLUS RÉSISTER à l’impuissance révélée de notre pouvoir de contrôle sur nos vies évidées. Impuissance sans limite d’impuissance au pouvoir menacé de la pansée devant l’empire écrasant de la blessure qu’elle panse : nous sommes à ce moment-là.

    Le fascisme constitutif de la pansée est la révélation-révolution en cours, la démonstration planétaire en acte du refoulé qui nous hante, cela même que les panseurs du changement politique occulteront jusqu’au bout. De l’intérieur de l’empire de la peur violeuse qui se durcit, le vide lui non plus, lui avant tout, ne laissera rien en place. L’empire de la peur pansante se durcit parce que la puissance révolutionnaire du vide inconcevable est incomparablement supérieure au régime de terreur en lequel s’entretient la fiction pansante.

    La révolution française fut quand même l’événement mondial majeur qui a commandé l’histoire du monde depuis deux siècles ? Et après ? Cela nous évite quoi du régime de l’aberration à traverser ici et maintenant, autrement qu’en y réfléchissant ? Tout le bien de cette révolution s’est retourné aujourd’hui contre la vie, et notre « raison » n’a rien pu empêcher. Où est-elle la révolution française ? La révolution française ne pourra plus qu’être récupérée dans le pire de la récupération, comme toutes les issues idéologiques sécrétées sous morphine par la pansée…
 
    Pour nous, il n’y a pas encore eu de « révolution ».

    C’est pourquoi il est devenu éminemment politique d’affirmer que le lieu de décision stratégique du pouvoir qui commande nos destinées ne se situe pas dans le champ restreint de notre sens du politique, ni dans notre philosophie politique, que c’est précisément là que s’entretient l’hypnose française du ressassement de 1789, et qu’il n’y a là qu’un affreux trompe-l’œil et un affreux chantage du mensonge mortifère.

    La démocratie actuelle, pourquoi la faire tenir ? Pourquoi aller voter ? Alors qu’elle n’existe plus. Pourquoi faire tenir cette dernière illusion ? Ceux qui sont sur le devant des planches n’y croient même plus. Pourquoi y tenir ? Qu’est-ce qui reste ? Le rêve de pouvoir retarder une menace de guerre civile, de guerre tout court ? Encore une stratégie pour cultiver la fuite. Tout du monde de la pansée est une mise en scène de la fuite pour retarder le moment du face à face avec le vide et la puissance incoercible de son trou. Les injustices sociales, les camps de concentration, les génocides, tout ça n’est le résultat que de la distraction, de la fuite devant la révélation de l’inconsistance mensongère de la dictature pansante qui nous ronge les sangs de l’intérieur. Nous sommes conditionnés à panser que si on retire la structure politique, il ne restera plus que la barbarie : non ! C’est faux, c’est le chantage stratégique de la pensée-fuite-peur, c’est pour cela qu’on continue à fabriquer des horizons de maintenance du système spectaculaire : avec le retour du religieux, le mythe d’une relance du désir, d’un recommencement de la philosophie, de la lutte révolutionnaire, d’un changement de société par un changement de politique industrielle, etc., Tant qu’on aura la dictature, on aura l’exacte épreuve de conscientisation et de transmutation du refoulé impansable qui nous meut hors contrôle de la pensée. Tant qu’on ne fera pas face individuellement, puis collectivement, à la cause fondamentale de la tragédie qu’est le régime mortel de la pensée.

    La pensée est l’ennemi mortel de la révolution. La vérité de la pensée, c’est son néant.
 
   L’Odyssée de la traversée de l’architraum tragique de finitude est la révolution qui a déjà commencé. L’aventure d’une autre rigueur que la mal-intelligence pansante. Conquérir en soi la terreur de la solitude sans conditions, sans pensée de « je » et « d’autre », c’est prendre le risque de voir s’ébranler la consistance ontologique des faux « transcendantaux ultimes » que sont la « naissance » et la « mort ».

    Découvrir le continent du vide, lui laisser entièrement place dans nos corps, c’est réaliser l’unique lieu réel du commun. La pansée étant le lieu et l’organum même de son désaveu tragique.

    Nous n’avons pas encore commencé le grand œuvre politique d’être seul. Nous y pansons, en restant sur le bord. Nous connaissons l’isolement. Mais la solitude, c’est-à-dire le phantasme traumatique de la mort temporelle, nous n’y sommes pas encore entrés vivants. D’où l’échec tragique du « commun », et l’ère du nihilisme, ce remugle insensé d’emmurés politiques.

    L’homme est né esclave de la dictature mentale, et partout il reste dans les fers. Et si la révolution ne doit s’arrêter qu’à la « perfection du bonheur », comme en rêvait Saint-Just, il faudra bien que l’humanité sorte héroïquement des cavernes de sa terreur millénaire du mourir et qu’elle consente à se laisser opérer vivante de la mort. Ici même. De ce qui fait la mort. Car c’est un mécanisme. Impensable, mais visible. Dans la tête, dans le cœur, dans les tripes. Jusque dans les fondations de ce qu’on nomme abusivement le « corps ». Découvrir le feu de cette révolution-là est le seul « programme » solitaire et involontaire des asphyxiés du temps zéro. Tout le reste sent le cadavre, ou y conduit.

    La dévastation planétaire du panser ne s’arrêtera pas. C’est la « grande politique » du vide qui, partout, fait la « une » de l’« événement » en ce moment, à l’invu de tous les p(a)nseurs de la plaie temporelle. C’est la révolution du vide qui fait « Ereignis », qui fait « événement » chaque soir à l’assommoir du 20 heures, autant de concepts inadéquats truffés d’illusions qui ne diront jamais la chose en soi de l’effondrement de la machination politique en cours qu’on appelle « penser ». Et ce fait, éminemment révolutionnaire, ne peut nécessairement pas concerner un « je-pense », car aucun « je-pense » n’habite le vide, mais elle destine chacun, chaque contrefort pansant dit « humain », en ce moment même, à l’épreuve politique d’un coup d’état infigurable contre l’empire du temps du rien de la pansée aux prises avec les mains sans doigts du vide.

    Tel est à nos yeux en parturition l’œil cyclonique du « nihil ». Ce que la pansée nomme « nihilisme » est l’expression caricaturale et torturante, l’ultime figure du dédoublement d’imposture, de duplicité voilante de la révolution vide. L’entrée en la révolution du vide nous astreint ainsi à la perte radicale d’équilibre de tous les repères de la mémoire pensante, et à marcher seuls dans la pénétration inconcevable du traum mortifère, car aucun texte sacré, aucune mystique de la parole pansante, pas plus qu’aucune mystique du peuple, nationale ou cosmopolite, aucune religion de la démocratie laïque, ne feront le poids face à cette gigantesque invasion du vide.

    La révolution vide se fait maintenant ici même en nous défaisant de toutes les postures du pouvoir d’imposture du penser : elle est cette donation même du néant désastreux de tous nos ressorts réflexifs. Que plus rien de la politique pensante ne soit tenable — ni la monarchie, ni l’aristocratie, ni l’oligarchie, ni la démocratie, ni l’anarchie — que la totalité des positions pensables soient insupportables, perdent leur pouvoir de fascination et de consolation, c’est ce séisme, cette transhumance forcée vers l’abîme de totale impuissance qui est l’opération même de la révolution vide en cours. Et la sacro-sainte religion de l’actuelle « démocratie » est sans doute la toute dernière des grandes idoles à nous servir de cache-misère pour continuer à ne pas voir en face que toute l’histoire de la fiction humaine doit maintenant toucher l’impasse sans solutions de toutes ses vaines tentatives de « solutions ».

    Ici « déconstruire » les fondements (introuvables) de la démocratie (elle est toujours déjà hantée par sa condition « fasciste ») ne suffit pas, reste un marquage de conservatisme, pas plus qu’une éventuelle déconstruction de la déconstruction.

    Nous ouvrir plutôt, par saturation d’impuissance, à la nécessité évolutive de la radicalité de cette mutation immense déjà partout à l’œuvre, voter, nous vouer au processus de déprogrammation, de destitution irréversible de l’empire hypnotique de la pansée sur nos vies, cette volte seule est pour nous « révolution ».

    Et cette façon de « grande politique » ne signifie aucunement un retrait « hors » du monde, mais, au contraire, de plain-pied dans l’immanence, un commencement d’atterrissage lucide dans le défi de la catharsis radicale du tragique sur cette terre désastrée. Ainsi, s’il y a un apolitisme de rigueur dans l’actuelle catastrophe généralisée de la pansée, c’est qu’une désertion est obligatoire face à l’enrégimentement forcé dans le mécanisme du bluff de soi et d’autrui en matière de « politique »: il n’y a jamais eu de « peuple », il n’y a jamais eu « d’individu », il n’y a jamais eu de « communauté ». Nulle part nous n’aurons jamais été « ensemble ». Le petit jeu de la « démocratie », qui repose hypocritement autant sur le crime que toutes les autres figures du régime dictatorial de la pensée, n’est plus ainsi aujourd’hui qu’un alibi de plus en plus intenable pour continuer à vi-voter dans le rêve. Car, génériquement pensant, l’homme est un rêve, et c’est pour cela qu’il arrive à sa fin, comme tout rêve…

    Nous sommes entrés dans l’évidence d’une asymptote géocidaire qu’il est aussi vain de nier que de combattre par la pansée de l’intérieur du spectacle pansant qui tourne dans nos cerveaux. Une mutation qui n’est pas plus prioritairement écologique que politique, sociale économique ou culturelle. La priorité des priorités, ce n’est donc pas de signer le pacte écologique de Nicolas Hulot. C’est de commencer à réaliser que nous sommes entrés irréversiblement dans une mutation évolutive qui affecte l’ensemble de la formule de homme/monde et ébranle jusqu’au mythe mensonger de la naturalité même de la nature cosmique. La « catastrophe écologique » en cours est à nos yeux un aveu d’inauthenticité de la « nature » de la nature. Si « harmonieuse » qu’elle se présente, cette nature n’en porte pas moins le germe pulsionnel de mort qui préside à la loi mensongère de nos souffles coupés. Portant le nœud tragique du biocide au cœur de son sein, elle ne pouvait donc selon nous, à terme, « naturellement », que produire elle-même le dispositif de son propre suicide. Et nous sommes à l’heure de ce terme. Toute la Terre conspire ainsi, apparemment, à son propre géocide, comme l’espèce dite « humaine ». L’atome, le quark, la cellule, la molécule, le pulsar, tous ces concepts opératoires révèlent le caractère intégralement artificiel de la « nature ». Introduits dans la révolution vide, nos souffles conscients s’habituent à oser envisager qu’il n’y a peut-être pas lieu de chercher à préserver à tout prix la « nature » telle qu’elle est, (que cela ne sert peut-être à rien, que c’est même désormais impossible), pas plus qu’il n’y a lieu de préserver le règne mortifère d’une machine fêlée à fictionner le « pire » qu’on nomme « l’humanité de l’homme ». « Homme », « nature » : une seule et même mécanique traumatique universelle en cours d’effondrement.

    Nous entrouvrons les yeux au fait que l’espèce pensante étant une espèce de transition, le « mal » apparent qui la met à « mal » est le verdict de sa caducité, et qu’elle est déjà engagée, par la négative, dans le processus de son propre dépassement évolutif… Aux confins de l’enfer rigoureusement sondé du camp de pollutions chimiques aux dimensions planétaires, l’expérience nue {{l’expérience nUe, ce livre tournant d’aurélien réal, a été publié dans la collection l’imp(a)nsable en mai 2006, Le Grand Souffle Editions}} d’un corps asphyxié révèle que cette effroyable mise à « mal » est sans doute plus profonde qu’elle n’est un « mal »… 

    AUTRE CHOSE est en train de naître dans la rigueur inconcevable de l’impasse intégrale du pouvoir pansant, du dés-espoir nécessaire de toute forme de communautarisme, comme de tout anti-communautarisme, dans le désert accompli du « lien », comme dans celle de l’agonie « inacceptable » de la nature mortifère. AUTRE CHOSE que « nous » est en cours de naissance par les cris du vide dans le placenta temporel.

    Tel est ainsi l’effondrement du rêve tragique qui nous voue à ne pas aller voter en avril 22 de l’enrôlement 2007 pour le gouvernement de l’imposture temporelle, cette machine inconsistante qui ne voit pas, qui panse et subit férocement, sans cesse apparente, le refoulé qu’elle sécrète par le fait même de le panser, cette bastille d’agonisants par milliards en cours d’effondrement sous la puissance des coups d’un instant vide sans mesure, à mesure que vous ne le pansez plus. N’y pansons plus, voulez-vous ?…
 
 

(texte publié dans le livre "Avril-22", aux éditions du Grand Souffle)

20/07/2007

Encore un effort

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L’expérience nue de l’homme cru

 

  

à propos d’un écrit d’(aurélien réal)

Alain Jugnon

 

 

à Daumal le « simpliste », créateur du Grand Jeu

« Sans Dieu ni Mort ! »
L’imp(a)nsable





Je pense que l’expérience dont parle (aurélien réal) dans son livre L’expérience nue est bien celle qui prend forme et qui prend la route, pour la première fois au monde, à la fin du récit de René Daumal intitulé La grande beuverie publié en 1938, la même année que La nausée de Jean-Paul Sartre. J’irais même jusqu’à dire que l’expérience d’(aurélien réal) doit tout autant à la beuverie daumalienne qu’à la nausée sartrienne. De par une nécessité absolue, propre à cette présentation comme à l’expérience dont il est question, il faut rappeler avec précision l’état du corps et donc de l’être qui se met en branle à la fin de ce récit de René Daumal (quant à La nausée, la place ici manque, ce n’est pas le propos, et chacun pourra s’y reporter en toute tranquillité, tout le roman de Sartre est une expérience, il suffit d’y lire ce qui y est).

Dans le « roman » de Daumal, le narrateur, à ce moment de la grande beuverie, après de nombreuses aventures pataphysiques, autrement dit physiques ET métaphysiques, se retrouve, enfin seul (tel Antoine Roquentin dans sa nausée), conscient d’être et d’habiter à l’intérieur de lui-même : celui qui parle ici vient de remettre en marche depuis son intérieur sa machine extérieure. À l’intérieur, toute une maison, avec ses meubles, ses appareils, ses ustensiles et ses dispositifs, à l’extérieur le corps unique d’un individu particulier qui occupe sa place dans le monde des hommes.

L’image est inédite et nous pensons qu’elle est en totalité ce que l’expérience d’(aurélien réal) reproduit en 2006. Tout, en fait, dépend du point de vue où l’on se place soi-même : devant la grande beuverie, devant l’expérience nue, mais aussi devant la nausée.

Une dernière chose : en lisant, se faire à l’idée que le « je » qui parle se situe d’une part à l’intérieur de lui-même (physiquement), tout en étant, d’autre part, saisi (physiquement) par le monde depuis son extérieur.

« Je m’habillai et sortis dans la rue. Je marchai longtemps, laissant mes jambes me conduire. Que le monde était beau – l’humanité à part - ! Chaque chose à chaque instant accomplissait l’action nécessaire, sans discuter. L’unique unique sans s’altérer se niait indéfiniment en infinité d’unités qui reconfluaient en lui, la rivière allait mourir en mer, la mer en nue, la nue en pluie, la pluie en sève, la sève en blé, le blé en pain, le pain en homme – mais ici, cela n’allait plus tout seul, et l’homme regardait tout cela de l’air ahuri et mécontent qui le distingue entre tous les animaux de la planète. Du haut en bas et du bas en haut, chaque chose – à part l’humanité – décrivait le cercle de sa transformation. Un tourbillonnement de plus en plus compact descendait jusqu’à la Terre, où le lourd protoplasme aux molécules trop grosses, ne pouvant plus descendre, se retournait et lentement remontait le courant, du bacille au cèdre, de l’infusoire à l’éléphant. Et le mouvement de ce cercle aurait été parfait de toute éternité, n’eût été l’humanité, rebelle à la transformation, qui essayait péniblement de vivre pour son compte dans la petite tumeur cancéreuse qu’elle faisait sur l’univers. »

Juste avant les flammes, les pierres.

L’expérience nue d’(aurélien réal) prend à son compte (premier moment) la pierre humaine : ce que Daumal, lui nomme la maison mobile, cette chose-en-mouvement-qui-dit-je. (aurélien réal) expose tout d’abord l’état de cela qui le fait être ce qu’il EST : un corps rendu malade par le monde (nous sommes à l’époque du réchauffement climatique de la planète dû à l’émission des gaz à effets de serre) et présenté beau et grand dans sa maladie. Nommons-le à notre tour : corps-en-vie, ou corps souverain (pour Georges Bataille, c’est la souveraineté même, liée en devenir à son impossible).
Le protoplasme prend place : une sorte de phasme (je pense surtout au "phasme morose", carausius morosus, mon cher Lautréamont), le milieu c’est lui, lui c’est l’alentour et c’est l’univers, mais sans cycle, sans loi naturelle de transformation, sans aucune alchimie, à peine une légère chimie matérielle et matricielle, juste là pour la chute, l’erreur et les maladies.
Le réel « à part l’humanité » est tout le réel, au détail près, tragique, que l’humanité est la pierre de touche de l’ensemble : c’est son immobilité qui pousse le mouvement du tout, sa flèche donne le nord de toutes les boussoles.
Sans cela : rien.
Sans dieu non plus, bien que dieu n’existe pas. Sans mort, idem : même si la mort n’existe pas. Mais nous sommes, nous maisons mobiles, ceux, hommes creux, qui inventons le dieu, puis la mort. Je parle de ce en quoi nous consistons mais qui, nécessairement, n’est rien de réel par lui-même : le dieu et la mort. Rien d’autre.

Il faut lire à ce sujet tous les livres de Bernard Stiegler.

Cela s’écrit dans les chairs, cette immobilité. Ecrit-on pour d’autres raisons un récit ? Non, on écrit la vie et c’est ainsi que la philosophie survit. Sinon : qu’elle crève, la philosophie. (aurélien réal) a compris précisément cela (à propos de la philosophie, de la vie…). Il traite UNE question et se traite vivant dans cette unique question :

Qu’est-ce que je deviens ?

La mise en scène est celle de ce que je pense être un être, une image et une image de la pensée : l’homme cru.

La pierre qui s’enflamme est l’homme cru (second moment).

L’homme cru, le protoplasme, le phasme (tout un), est le corps- en-vie. Ses états sont remarquables et on peut suivre sa non-transformation dans l’expérience nue, le récit en dur d’(aurélien réal) (nous approchons de l’expérience en question) : ce que ça devient dans ce récit, c’est ce que ça tient comme état, c’est comment ça se maintient. Pas d’appel à l’esprit là-dedans, pas de poussée lyrique, pas de jeu de mots.
Mais c’est à lire : la torture de la langue passe par la typographie (déconstruite ET sensitive), la cassure du dire forge l’expression du propos (déconstructeur ET cartésien, c’est fou).

Il est possible de citer l’expérience mais on ne peut ni la donner à vivre ni la donner à voir. Car il faut lire.
Ici, malgré tout, un extrait du contenu. Pour la forme, allez y voir.

je deviens sensitif à tous les détails de la survie « physique » et « matérielle » au point où l’ensemble de mes sensations et de mes actes se détachent et sont vus dans leurs conséquences secrètes et sublimes ainsi je m’ouvre à des expériences microscopiques où la sensation est contact du corps avec les draps et le sommier dans l’étendue des membres et leurs fibrilles les plus reculées de la raison et du savoir me parvient l’improbable activité de l’invisible de monstres nichés dont la moquette…
(page 57 de l’expérience nue)

Mais aussi :

pour conduire la langue où elle est le corps du monde doit insérer le travail d’écrire dans la perte absolue d’image, condition pour que le corps naisse au monde par la langue et dise ces deux injoignables.
(page 65 de l’expérience nue)

Lire les deux ensemble. On saisit d’ici l’état du corps : l’expérience y niche. Avec l’âme en supplément. Qu’il faut bien appeler : poésie PLUS philosophie. L’homme cru est ce qui prend feu à cette poussée là du dire et de l’écrire. L’expérience nue d’(aurélien réal) est une mise en scène à cru du dire et de l’écrire.

(Pour les amateurs : peut-être, étrangement, est-ce dans certains « récits » de Howard Phillips Lovecraft que l’on approche au plus près la nudité de l’expérience vitale que met en jeu (aurélien réal). Dans tous les cas, ma propre lecture de Lovecraft, primitive et innocente, m’a déplacé de cette sorte : je me souviens de ce moment où, levant la tête de Dagon, un recueil de nouvelles de cet auteur, je me mis à interroger la rectitude des lignes et la courbure des choses qui m’environnaient, et la « nature » des sons qui me parvenaient. Pour les connaisseurs : la lecture d’Ulysse de James Joyce m’a fait froidement le même effet)

L’homme cru est maintenant en feu, nous sommes au centre de l’expérience, au commencement de ce qu’il faut appeler un monde humain.

Homme, ô l’homme…
Toute l’expérience dans ce récit est de ton fait, car de ton feu, et de ton fou, ce fou particulier coincé au cœur de toute vraie poésie humaine : j’ai nommé Antonin Artaud, qui traverse le livre comme unique fantôme, fantasme ou phasme, c’est encore mieux dit ainsi.
Car pour nue que soit l’expérience, elle s’affirme pleine de l’absence de dieu, l’autre chose, ce que l’homme n’est pas : dieu c’est la chose. « Dieu c’est la chose », cela signifie qu’une expérience est dire dieu, une autre est de le
dé-dire (cochon qui s’en…). Ce que tout le récit d’(aurélien réal) travaille au corps, c’est le grandiose de cette dédite.

Sur le mode de la rencontre, par exemple, d’un Derrida et d’un Artaud :

« Car ce que (les) hurlements (d’Artaud) nous promettent, s’articulant sous les noms d’existence, de chair, de vie, de théâtre, de cruauté, c’est, avant la folie et l’œuvre, le sens d’un art qui ne donne pas lieu à des œuvres, l’existence d’un artiste qui n’est plus la voie ou l’expérience qui donnent accès à autre chose qu’elles-mêmes, d’une parole qui est corps, d’un corps qui est un théâtre, d’un théâtre qui est un texte parce qu’il n’est plus asservi à une écriture plus ancienne que lui, à quelque archi-texte ou archi-parole. Si Artaud résiste absolument – et, croyons-nous, comme on l’a jamais fait auparavant – aux exégèses cliniques ou critiques – c’est par ce qui dans son aventure (et par ce mot nous désignons une totalité antérieure à la séparation de la vie et de l’œuvre) est la protestation elle-même contre l’exemplification elle-même. La critique et le médecin seraient ici sans ressource devant une existence refusant de signifier, devant un art qui s’est voulu sans œuvre, devant un langage qui s’est voulu sans trace. C’est-à-dire sans différence. En poursuivant une manifestation qui ne fût pas une expression mais une création pure de la vie, qui ne tombât jamais loin du corps pour déchoir en signe et en œuvre, en objet, Artaud a voulu détruire une histoire, celle de la métaphysique dualiste […]. Artaud a voulu interdire que sa parole loin de son corps lui fût soufflée. »

Dieu est la mort.

Le souffle est la vie.

L’expérience nue est le remplacement de cette mort par autre chose : la vie.

L’expérience nue, je le rappelle ici, doit sa vie à une maison d’édition qui se nomme : le grand souffle.

Le dieu vivant, le dieu à l’intérieur, le dieu bu, le dieu su ou vu, le dieu démonique, démoniâtre et démon-logique n’est RIEN. Mais le dieu qui est la mort est là, il est celui qui nous fait être là vivants, nous, sans la consistance qu’il nous vole. Ce dieu que nous sommes et que nous avons à dé-être. Ce dieu qui est nous, nous par défaut, il est le défaut qu’il faut. La chose est dieu. La chose à chier, à évacuer, à fouler au pied et à mettre dehors.

C’est l’expérience.

L’homme cru prend pour lui toute la place de l’être : c’est ici l’effort d’être à promouvoir, ce qui est changer la chose, plutôt que changer les choses.

C’est encore Antonin Artaud, le parti devant, notre avant-garde, qui expérimente dans la philosophie et dans la vie cette chose.

« Artaud a voulu effacer la répétition en général. La répétition était pour lui le mal […]. La répétition sépare d’elle-même la force, la présence, la vie. Cette séparation est le geste économique et calculateur de ce qui se diffère pour se garder, de ce qui réserve la dépense et cède à la peur. Cette puissance de répétition a commandé tout ce qu’Artaud a voulu détruire et elle a plusieurs noms : Dieu, l’Être, la Dialectique. Dieu est l’éternité dont la mort se poursuit indéfiniment, dont la mort, comme différence et répétition dans la vie, n’a jamais fini de menacer la vie. Ce n’est pas le Dieu vivant, c’est le Dieu-Mort que nous devons redouter. Dieu est la Mort. »

Jacques Derrida a écrit cela dans Le théâtre de la cruauté et la clôture de la représentation, conférence prononcée à Parme lors du colloque Antonin Artaud en avril 1966.

(pour les amateurs encore : la phrase « dieu est mort » est une vieille blague qui ne fait plus rire que les chrétiens d’Europe lorsqu’ils font semblant, pour jouer à être philosophe, de lire Nietzsche, Nietzsche, lui, n’a jamais pensé cela, car pour lui il n’y a pas de quoi rire ici, dieu n’est pas, comment veut-on qu’il meurt, c’est tout le problème, si au moins il était, vu ce qu’on en dit, ce qu’on en fait, alors on pourrait commencer à travailler.)

Toujours grâce à Jacques Derrida (même conférence), l’expérience nue d’(aurélien réal) pourrait se clore, pour un temps, avant de voir et de savoir, sur cette idée régulatrice écrite et dite pour pousser plus loin cette maison humaine qui n’est pas en phase de transformation tout en étant la vie :

(Réponse à : qu’est-ce que je deviens ?)

« Or on le sait, comme Nietzsche, mais par le théâtre, Artaud veut nous rendre au Danger comme au Devenir. »

L’expérience nue et son récit par (aurélien réal) nous rendent, aujourd’hui, au Danger et au Devenir que NOUS sommes : le jeu est décisif et a lieu dans ce livre.

Par le théâtre…

  

(texte publié dans la revue "La Soeur de l'Ange - 5")